Archives de l’auteur : luce

Si près de l’aurore – Daniel Charneux

Parfois, un astronome découvre dans le ciel une petite planète. Il la nomme, la décrit, publie à son sujet. Elle n’avait jamais été remarquée, car elle se tenait dans l’ombre d’un astre qui l’éclipsait, mais elle était bien là, pareille, avec toute son histoire amorcée depuis la nuit des temps, ses ères géologiques, ses volcans, ses glaciations, son étrange et banal paysage de petite planète. Quelques mois après la disparition du jupi­térien Henry VIII, la petite planète Jane Grey entrait dans la lumière. Car elle n’était rien moins que troisième dans l’ordre de succession.
À moins de quatorze ans, humaniste accomplie, Jane Grey amorce une correspondance en latin avec le réformateur suisse Heinrich Bullinger et lit Platon dans le texte grec. Et tout ça dans un cadre historique passionnant : la Renaissance, l’humanisme, l’Angleterre des Tudors…
Dans ce roman, Daniel Charneux conte l’histoire de cette jeune fille si brillante qui sera reine d’Angleterre durant neuf jours, devenant malgré elle l’enjeu d’une vaste et cruelle partie d’échecs.

Daniel Charneux donne ici son huitième roman, le sixième publié aux éditions Luce Wilquin. Ses écrits ont été primés ou remarqués par les jurés de nombreux prix littéraires, à l’image de Norma, roman, prix Charles Plisnier 2007, et de Nuage et eau, finaliste du prix Rossel en 2008.
En librairie le 31 mai 2018

Les premières lignes
En ce temps-là, Dieu était partout et toujours.
Dans les églises et les chapelles, dans les abbayes, dans les monastères, de matines à laudes, de vêpres à complies, des moines embusqués sous leur capuce et des chantres à bedon rond chantaient son nom.
Les oiseaux le louaient dans les parcs et les bois, et les poissons dans les ruisseaux et les rivières, et les cristaux dans chaque pierre ancrée en terre ou roulée, jour après jour depuis la nuit des temps, au lit des cours d’eau qui dessinent leur résille sur la carte d’Angleterre, comme sous la peau le bleu réseau des veines.
Il était de jour, il était de nuit, dans le disque pâle de la Lune, dans chaque étoile piquée sur le cachemire du ciel, dans la brume de la Voie Lactée qu’en ce temps-là, non envahi de lumières factices, vous auriez contemplée comme, aujourd’hui, vous ne l’admirez plus qu’en quelques déserts épargnés où Dieu s’est réfugié dans les replis du sable.
Il était dans l’œil de la biche et dans le raire du cerf, en cet automne de l’an 1537, au cœur de la vaste forêt de Charnwood où les grands ormes peu à peu se dépouillaient de leurs feuilles roussies. C’était octobre. Le 12, à Londres, deux mille coups de canon avaient ému le ciel, saluant la naissance d’un héritier royal, car il avait plu à Dieu de donner au roi Henry, huitième du nom, ce fils tant attendu qu’il baptiserait Edward et qui, quelque jour, perpétuerait la lignée des Tudors.
Le futur Edward VI vagissant dans sa bercelonnette, faiblement, gracilement, sa mère à ses côtés, Jane Seymour, la reine, sa mère épuisée, sa jeune maman primipare aux lèvres minces, aux joues rondes, blonde de poil et de peau, grelottant sous la sueur, servantes remuantes épongeant de lin blanc le sang épais qui lui poissait les jambes. Dans les intermittences de la fièvre, elle prierait Dieu ; les servantes aussi, et son mari le roi, et l’archevêque Cranmer, tous supplieraient ce Dieu qui ne ferait pour elle rien d’autre que la rappeler à lui, douze jours plus tard, et souffler à une autre mère ce prénom, Jane, pour la petite fille née quelques jours après Edward, à Bradgate House, dans le Leicestershire.

Continuer la lecture

Seuls les échos de nos pas – Françoise Pirart

À Bruxelles, une jeune comédienne de talent, Coline, disparaît mystérieusement. Sa voiture est retrouvée sur un parking dans le Sud de la France.
Bouleversés par ce drame, son frère Gilles et sa meilleure amie Anaïs mènent l’enquête, chacun de leur côté.
Et, un jour, leurs chemins se croisent. C’est le début d’une aventure qui va les conduire jusqu’en Espagne, dans les Pyrénées. Là-bas, quelque part dans les montagnes, se trouve peut-être le secret de Coline.
Amitié inaltérable, soif d’idéal, serments d’enfants, illusions, tableaux en trompe-l’œil…
Plusieurs personnages hantent ce roman : un Russe un peu bourru, un voyou attachant, un artiste excentrique obsédé par un château, un vieux montagnard au cœur tendre… Et surtout, une femme – celle de Gilles – dont la voix résonnera longtemps en nous. Tous ont un lien particulier avec celle que la presse nomme désormais la disparue de Saint-Vens.

Romancière et nouvelliste, Françoise Pirart prête aussi sa plume à ceux qui souhaitent laisser un témoignage de vie. Elle enseigne le français à des élèves d’origine étrangère à Mons en Hainaut.
En librairie le 31 mai 2018

Les premières lignes
Dans la nuit glaciale de ce début novembre, tout est calme sur l’aire d’autoroute. Monstres au repos, les camions et semi-remorques sont alignés dans l’obscurité. À l’aube, les chauffeurs quitteront leur cabine pour boire un café à la station-service et bavarder un peu avant de reprendre la route. Il n’y a pas un chat, même pas un type qui fait les cent pas pour se dégourdir les jambes après les kilomètres de bitume passés dans l’habitacle exigu. L’endroit est anonyme, désolé. On ne s’y arrête que contraint par la fatigue ou par le règlement qui astreint les routiers à prendre des pauses régulières.
La voiture roule lentement, se gare non loin des camions. C’est un break, sans doute de couleur noire, mais qui pourrait l’affirmer par une nuit aussi sombre ? À son bord, une femme. Pendant un temps, elle laisse tourner le moteur. Personne ne peut apercevoir ses gestes nerveux, la rotation de son buste quand elle se retourne pour prendre ou déposer un objet sur le siège arrière. Si le plafonnier du break était allumé, l’homme qui ne dort pas distinguerait les mouvements, les jambes fuselées, les mains pressées l’une contre l’autre. La fine silhouette s’extrait du véhicule. Portière claquée, quelques pas sur l’asphalte… La femme marche vers la station-service, sans doute va-t-elle acheter une boisson chaude. Non, elle hésite, fait demi-tour, on pourrait croire que c’est une prostituée qui tapine, mais elle est trop loin des poids lourds, et seul l’homme qui ne dort pas peut la voir se diriger vers l’arrière du bâtiment, là où se trouvent les anciens urinoirs, rendez-vous des drogués et des putains. Le camionneur insomniaque ferme les yeux. Il aimerait chuter dans un sommeil profond, mais son obsession l’entraîne, et dans sa bouche, il sent déjà le goût amer de la mort.

Continuer la lecture

Élisabeth, en hiver – Michelle Fourez

Élisabeth, que le temps ne semble pas atteindre, vit à Bruxelles entre vitalité inébranlable, désespoir lancinant et solitude amie.
Ses enfants et leur famille reviennent du bout du monde pour Noël, qui du Vietnam, qui du Canada… Mais la santé de leur père, divorcé depuis longtemps de leur mère, donne des signes inquiétants.
Un huis clos riche en rebondissements, un texte dense et épuré, tout en intériorité.

Michelle Fourez vit à Tournai, où elle a enseigné pendant quarante ans les littératures française et espagnole. Grande voyageuse, elle continue d’arpenter la Terre, sac au dos. Élisabeth, en hiver est son neuvième roman.
En librairie le 3 mai 2018

Les premières lignes
Élisabeth, il faut que je te dise : j’ai refait ma vie.
Je t’embrasse,
Paul

Élisabeth est debout face à la fenêtre. Il neige, c’est décembre. Elle tient encore entre ses mains l’enveloppe qu’elle vient de déchirer à la hâte. Elle regarde encore au-dehors la neige de décembre, déjà lourde sur le houx, en bas, dans la rue. Elle pense à cette toile de Vermeer, celle où il y a aussi une femme qui tient en main une lettre, face à une fenêtre. Elle pense à cette toile longtemps, plusieurs minutes.
Maintenant, Élisabeth marche vers la cuisine. Elle ouvre la poubelle, y jette l’enveloppe déchirée et la lettre de Paul, minutieusement déchiquetée. Alors seulement elle pleure en silence, appuyée contre la table où le soleil luit sur trois oranges. Sans doute pleure-t-elle longtemps : il ne neige plus, maintenant, et la lumière au-dehors est vive. Une lumière d’après-midi de décembre.

Continuer la lecture

Un autre jour, demain – Abigail Seran

Déborah attend un avion qui ne vient pas une veille de Noël, espérant en secret éviter la fête. Une bande d’anciens étudiants se retrouvent pour un week-end ; sont-ils devenus ce qu’ils aspiraient à être ? Un vieux monsieur partage contre son gré un banc avec une jeune fille. Une patiente s’installe à nouveau dans une salle d’attente longuement côtoyée. La jeune Luna est trop chamboulée pour acheter un bouquet de fleurs. Il n’a pas osé leur dire qu’il ne reprendrait pas l’entreprise familiale. Le plan social était une belle opportunité. Serait-il là où il est sans cette main tendue ? Et claquent les ciseaux dans la longue chevelure !
Un autre jour, demain raconte ces points de bascule subtils ou brutaux qui construisent, transforment une existence. Autant d’histoires familiales, voyageuses, laborieuses, de brèves rencontres en récits de générations. Une galerie de personnages qui luttent, renoncent, s’animent, s’aiment, se fuient, s’éteignent, croquent la vie qui passe, celle d’aujour­d’hui, celle juste avant demain.

Juriste de formation, Abigail Seran est une écrivaine suisse qui vit en Valais avec mari, ado, chien et chat. Un autre jour, demain est son premier recueil de nouvelles, après trois romans, dont Jardin d’été publié aux Éditions Luce Wilquin en 2017, et un livre de chroniques illustrées.
En librairie le 5 avril 2018

Les premières lignes
Jusqu’à se brûler la peau. Laisser l’eau. Sur la nuque, bouillante. La vapeur qui efface le reflet pour se sentir moins moche dans le miroir. Le shampoing dans les yeux. Oublier. Les autres, le monde, les contraintes, soi. Vouloir disparaître dans le siphon aux eaux sales. Peau de Sioux sous le jet agressif. Monter la température parce que le derme s’est habitué. Refuser d’arrêter. Saisir le pommeau. Passer à l’eau glacée. Ces petites entailles sur les jambes, le ventre, la poitrine, qui coupent le souffle. Et dans un geste de rage, arrêter la torture.
S’emmitoufler dans une serviette. Une silhouette trop dodue qu’on ira couvrir bien vite. Éviter le miroir tant que la transformation n’est pas achevée. Un matin comme un autre, entre abandon et espoir.

Continuer la lecture

Dieu le potier et quelques autres – Françoise Houdart

Douze histoires. Douze stations sur le chemin de Vie, d’amont en aval, de la source furtive à l’infini delta. Douze instants de la vie d’hommes et de femmes, héros malgré eux de leur propre histoire, saisis au vif d’un éblouissement, au reflux d’un souvenir ou dans la débâcle de la lucidité. Quelles croix de rêve et de vécu ces êtres-là ont-ils été chargés de porter sur ce chemin jusqu’au seuil de nos cœurs, dans la lumière de notre conscience, et de les y planter là, pour que nous nous reconnaissions en chacun d’eux ? Pour que leur histoire particulière se confonde à la nôtre dans les replis de notre mémoire.

Traductrice de formation et enseignante, poète, nouvelliste et romancière, Françoise Houdart tente, à travers l’écriture, d’explorer les chemins entre réalité, vraisemblance et fantasmes où marchent, se perdent, se trouvent, s’aiment ou se débattent des personnages qui nous ressemblent. Son œuvre romanesque comprend à ce jour dix-huit titres, tous publiés par les Éditions Luce Wilquin. L’auteur déploie aussi de multiples activités dans les bibliothèques et les écoles.
En librairie le 5 avril 2018

Les premières lignes
La grosse Mercedes noire s’est immobilisée dans un discret ronflement qui s’étiole aussitôt dans le silence. Temps pétrifié. L’attente plane, indécise. Soudain, venu du silence même, le bref sifflement d’un oiseau sentinelle. À l’arrière de l’automobile, un léger mouvement de la vitre teintée qui descend, lentement, devant un visage encore à-demi dissimulé dans la pénombre de l’habitacle. Puis la voix, calme elle aussi, comme épargnant son souffle :
« C’est bon, Louis.  Nous attendrons quelques minutes encore. »
Combien de fois ce scénario ne s’est-il pas répété, au même lieu, à la même heure matinale, quelles que soient la saison, l’humeur du temps ou celle de la vie ? Combien de fois, attentif au moindre signe de son discret passager, partageant avec lui, jour après jour, l’émerveillement toujours renouvelé du rendez-vous avec l’étang à la frange du matin, Louis ne s’est-il pas enivré des fortes haleines de l’air pénétrant furtivement dans la voiture par la vitre baissée, odeurs fangeuses des vases croupissantes mêlées aux senteurs sauvages des terres et des herbes humides de la berge ? Ce matin, un trait folâtre d’ail sauvage se hasarde dans l’habitacle. Louis s’éclaircit la voix avant de se tourner vers son impassible passager :
« Ce sera quand Monsieur…
– Attendons encore un moment. L’eau est si calme, Louis. Si calme.
– Oui, Monsieur Rémi. Calme. Si calme…
– Et brillante. Si brillante… Ce scintillement, Louis. Mon dieu, ce scintillement !… »
Le regard du vieil homme s’envole comme s’évade un oiseau de sa cage entrouverte ; s’envole, touche, effleure la peau nacrée de l’étang ; ricoche au ras de l’eau, puis se disperse dans la gaze lumineuse de la brume matinale. La jeune lumière d’avril ébouriffe les tendres feuillages des bouleaux du pourtour en réveillant les nids. Bientôt commencera l’incessante tâche du gavage des petits et, dans les coulisses herbeuses de la rive, les vigoureuses joutes oratoires des batraciens impatients.
« Monsieur  Rémi ?…
– Allons-y, Louis. Fais exactement comme d’habitude. Exactement.
– Oui, Monsieur. Exactement. »

Continuer la lecture

La petite musique de Jeanne – Ethel Salducci

Si la ville de Sens en avait un pour Jeanne, ce serait la musique.
Quand elle y débarque avec deux valises et son envie d’ailleurs, la mer est loin et la maîtresse de maison arbore un air sévère, mais Jeanne sait que les cigales patientent sous terre avant de passer l’été à chanter.

«Sur l’estrade, Jeanne s’apaise, absorbée par les gestes simples. Régler le pupitre. Vérifier la coulisse du trombone. Ne pas regarder l’assistance. De toute façon, elle n’y connaît personne. Ne pas perdre de vue son objectif, partager la musique. Premier morceau. Un Caprice de Jérôme Naulais. Vibration des lèvres sur l’embouchure, le souffle s’est placé, et le staccato s’articule sans anicroche. Après une pause symbolique, poursuivre avec la réduction pour trombone de la Danse macabre de Camille Saint-Saëns. Pourquoi avoir choisi un titre aussi lugubre ? Envie de rire… Non, pas ici, pas maintenant ! Jouer, jouer et devenir musique.»

Née à Nice en 1968, Ethel Salducci a trouvé à Paris un équilibre entre chiffres et lettres. Elle a publié chez Luce Wilquin un recueil de nouvelles, Singulière Agape, qui a remporté le prix Ozoir’elles 2015. La petite musique de Jeanne est son premier roman.
En librairie le 1er mars 2018

Les premières lignes
La Signora sta poco bene. Le proviseur en personne est venu le dire aux élèves, en VO. Bref, la prof d’italien est absente. Fin des cours dès quinze heures, pas de khôlle aujourd’hui, Jeanne est libre. Elle a enfourché son vélo et chantonne. Une fille de khâgne l’a invitée samedi soir à une fête. Il y aura de la musique, des garçons. Au bout de la rue Cassini, la blancheur de l’église du port sous le soleil. Elle remonte le bas du boulevard Carnot. Sa mélodie légère flotte dans l’air. Elle rentre sa bicyclette dans le hall et grimpe les marches deux à deux jusqu’au quatrième étage. Sa mère se tient dans l’entrée, droite comme un I.
« Salut M’man !
– Jeanne… »
Sa mère hésite. Elle a vieilli. Elle n’était pas comme ça ce matin.
« Ben, t’en fais une tête !
– Jeanne, ma Jeanne, j’ai quelque chose à te dire… »
Ah, non, pas ça ! Pas de plaintes maintenant. Surtout pas de doléances contre son père. Jeanne se moque des histoires d’adultes. Il fait beau, elle n’a pas cours et la plage l’attend. Le regard de sa mère est étrange. Ses yeux sont cernés.

Continuer la lecture

Avant les Tournesols – Sarah Berti

Mons, mai 2006, Lena Orioles est retrouvée morte à son domicile, le crâné fracassé. Son amant, un père de famille du voisinage, avoue très vite le meurtre, l’arme du crime ayant été retrouvée dans son jardin. Un seul témoin de la scène : Paloma, un bébé. Le fils aîné de dix-huit ans prend alors ses deux petites sœurs en charge, et tous trois grandissent comme ils le peuvent, entre colère et désespoir.
Juin 2016, un témoignage inattendu innocente l’accusé. Smeralda, rentrée de l’école après le meurtre, est devenue une jeune femme sensible, éprise de danse. Hantée par le souvenir de sa mère, elle décide de prouver à tout prix la culpabilité de l’accusé et mène sa propre enquête. À travers de nouvelles pistes non explorées au moment des faits, elle se découvre une mère amoureuse de l’art, de la beauté, gourmande d’amour, une femme forte et déterminée, dont les fêlures ont précipité le destin.

Sarah Berti (1974) publie ici son dixième opus, en se démarquant de ses trois précédents polars, les fameuses enquêtes de Tiziana Dallavera ancrées dans la région de Rebecq en Brabant Wallon et parfumées d’épices italiennes.
En librairie le 1er mars 2018

Les premières lignes
Smeralda, aujourd’hui
Depuis l’âge de six ans, je hais Antoine Jankovic. Je hais ses cheveux châtains toujours en bataille, et ses fins doigts maladroits dont l’annulaire gauche reste replié, un peu comme un crochet. Je hais ses petites lunettes en métal et ses yeux pâles aux longs cils, son regard doux presque soumis. Je hais ses pulls mal ajustés, toujours de guingois sur son corps voûté. Ses sourires timides. Son parfum Fahrenheit trop suave. Sa petite mallette en cuir usé, comme s’il voulait qu’on le prenne pour un professeur, un assistant universitaire aux pantalons de velours, lui le simple informaticien de bas étage chez Hollister Computer.
Contrairement à l’amour ou au chagrin, la haine ne faiblit pas avec les années. Elle est comme le vin, elle bonifie. Elle prend le goût de la vie, du destin, elle infiltre chaque souffle, chaque seconde. Elle me remplit le cœur et l’âme, chaude, collante, une douceur sur ma colère. Un objectif. Un secret.
Quand je danse, je peux la palper, invisible elle semble quitter mon corps quelques heures et, pendant que je respire enfin librement, elle vogue devant moi, aérienne, noire et frémissante. Personne d’autre ne la voit. Personne d’autre ne sait, ni mes élèves, ni même Louise, qui devine pourtant tant de choses.

Continuer la lecture

Rendez-vous à la Foire du Livre de Bruxelles

À vos agendas !

Meilleurs vœux !

Cobre (cuivre) – Michel Claise

Chili, 11 septembre 1973. La junte militaire renverse le gouvernement démocratiquement élu. Le président Allende se suicide dans son palais de fonction, la Moneda. Juste avant, il a confié à son jeune chargé de communication une mission secrète, qui va entraîner celui-ci sur les routes, dans les mines et dans les geôles d’un pays désormais sans espoir social. Car le Chili bascule dans l’horreur : exécutions sommaires, arrestations arbitraires, tortures… Jorge se terre durant plusieurs semaines dans la cave d’un restaurant ami, avant de tenter de prendre, sous une fausse identité, la direction de la Bolivie. Mais le meilleur policier du pays, le commissaire Ramón Gil, a été chargé de l’arrêter. Et la traque commence. D’Antofagasta au camp de concentration de Chacabuco, où il est torturé, et au désert d’Atacama, le héros va vivre une transmutation pareille à celle du cuivre, la richesse du Chili.
Les faits historiques et les anecdotes qui animent le récit sont rigoureusement réels, certains personnages ont existé.

Michel Claise est juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité en col blanc. Dans son huitième roman, il a souhaité rendre hommage aux héros chiliens, mais aussi dénoncer les exactions commises par un pouvoir absolu sans respect des libertés et des droits de l’homme.
En librairie le 6 octobre 2017

Les premières lignes
Impeccablement habillé, pantalon noir repassé et veste blanche à boutons dorés garnie d’épaulettes, Edouardo, le front couvert de sueur, cherchait à se frayer un chemin parmi les convives, porteur d’un plateau garni de coupes de champagne qui s’entrechoquaient de plus belle, tant la main du serveur, pourtant aguerri, tremblait. Cela faisait deux ans qu’il avait été engagé par le señor Paulo Rosales, le gérant du plus bel hôtel Art déco de la capitale chilienne, le Careras, et son professionnalisme avait été rapidement reconnu par la direction, au point de le promouvoir comme chef de rang dans la salle des grandes réceptions. Situé au dernier étage, l’emplacement était renommé pour son immense terrasse surplombant le centre-ville, d’où la vue s’étendait jusqu’à la place de la Moneda et l’ancien palais diplomatique, que le Président Salvador Allende avait choisi comme siège de son gouvernement. Ce jour-là, rien ne se passait comme d’habitude. Son patron lui avait demandé la veille assez tard de commencer son service à neuf heures, car un client avait commandé une réception importante, et ce, curieusement, à partir de dix heures du matin. La femme d’Eduardo avait repassé son uniforme qu’il avait emporté sur un cintre. Il était pressé : il avait à peine eu le temps d’avaler un café. Dans le bus, les gens étaient nerveux, parlaient entre eux. Il se passait quelque chose de grave. Certains avaient appris par la radio tôt le matin que des troubles secouaient le pays et que des arrestations en masse étaient en cours. Mais personne n’en savait beaucoup plus. À l’arrêt Plaza de Armas, le bus s’était vidé. À peine descendu, comme les autres usagers, Edouardo avait sursauté : ils entendaient au loin comme des coups de feu. Les travailleurs matinaux avaient été, comme lui, surpris par le claquement de détonations toutes proches. Un passant leur avait crié que l’armée montait à l’assaut du palais présidentiel. Un autre avait confirmé que c’était un coup d’État. Edouardo, sous le choc, avait hésité un instant : il eût été plus prudent de faire demi-tour. Mais son travail était trop important pour lui et sa famille. Et puis, un ordre du patron, ça ne se discutait pas.

Continuer la lecture

À L’Hermine blanche – Kyra Dupont Troubetzkoy

Sacha a cinq ans lorsqu’elle chute brusquement d’un immeuble. Sa mère, Sophie Kniazky, une princesse russe malade d’amour, vient tout juste de décéder. Une idée germe, qu’on ose à peine formuler : et si la petite avait sauté ? Son entourage préfère enterrer ces drames trop complexes, tandis que Sacha voit s’éloigner le souvenir des jours heureux passés avec sa mère et Sam, l’amant de celle-ci. Il devient impossible de lui faire parler de sa tsarine au destin tragique, dont les mondains ont fait une icône. Mais à trente ans, l’âge exact auquel sa mère rendait l’âme, un verdict médical sans appel exhorte Sacha à sortir du silence. Si elle veut comprendre qui elle est, elle n’a d’autre choix que de partir sur les traces de Sophie, de son prestigieux nom de famille et de ses aïeux aux secrets inavouables, dont le monde s’est effondré avec la révolution bolchévique.
Un roman d’amour mêlant la grande et la petite histoire
Un conte intime devenu fresque romanesque
Un brin russe, un brin français

Franco-suisse, Kyra Dupont Troubetzkoy (1971) est d’abord grand reporter avant d’entamer de nombreuses collaborations en presse et en télévision en France, aux États-Unis et en Suisse. Elle quitte le journalisme en 2007 pour se lancer à plein temps dans l’écriture. Mariée et mère de deux enfants, elle vit pour l’instant à Dubaï.
En librairie le 6 octobre 2017

Les premières lignes
Ils étaient si proches d’être heureux. En somme, ils l’étaient. Tous les trois. Tous les trois, je, il, elle, réfugiés dans la zone confortable de l’enfance. Ils avaient laissé en bas la plaine et ses rumeurs. Sophie, et son Titi, et Sam formaient un cercle presque parfait. Percevaient des dangers que la présence bienveillante de la montagne amoindrissait. Là-haut, dans le petit nid de L’Hermine blanche, le temps s’écoulait vers un compte à rebours inconnu d’eux. Et chaque jour, à quelques détails près, bruissait la même musique du bonheur.
Gestes répétés. Sophie s’occupe du petit-déjeuner. Elle tient à organiser les repas et leur rythme inlassable, rassurant. Et puis, elle est un peu insomniaque, alors… Elle dispose les bols sur la table en pin, cling cling, y place les cuillères, fait crisser les pieds de la chaise sur le carrelage froid de l’hiver, attrape dans le tiroir le coquilleur à beurre, outil préféré de sa petite Titi. Il fait encore nuit dehors. Oui, il est tôt, ne pas faire trop de bruit. Titi et Sam dorment encore, je, il, êtres chers. Froufrou de la robe de chambre, odeur de café au lait. Elle s’assoit, rien ne presse. Tandis qu’elle racle la motte de beurre pour en faire des coquillettes, Sophie savoure ce moment entre nuit et jour où rien n’est encore joué. Trêve, moment de tous les possibles.
Que leur réserve la journée à venir ? Doucement l’aube approche, murmure à son oreille des promesses intemporelles. Dans la nuit qui s’étire encore, Sophie espère être à la hauteur de ses éternités. Tout à l’heure, elle emmènera Titi à la crèche. À genoux, à la hauteur de ses quatre ans, boutonner le petit manteau, croiser l’écharpe sur la poitrine, ajuster le bonnet sur les oreilles toujours froides, passer chaque petit doigt dans son écrin de laine. Gestes de maman, appliquée. Elle fait du mieux qu’elle peut. Doucement fermer la porte. Chut, il ne faut pas réveiller Sam. Complicité entre la petite et sa mère. Se retenir encore un peu et, sitôt franchie l’entrée de l’immeuble, s’élancer toutes les deux dans le petit matin froid.

Continuer la lecture