Si près de l’aurore – Daniel Charneux

Le début
En ce temps-là, Dieu était partout et toujours.
Dans les églises et les chapelles, dans les abbayes, dans les monastères, de matines à laudes, de vêpres à complies, des moines embusqués sous leur capuce et des chantres à bedon rond chantaient son nom.
Les oiseaux le louaient dans les parcs et les bois, et les poissons dans les ruisseaux et les rivières, et les cristaux dans chaque pierre ancrée en terre ou roulée, jour après jour depuis la nuit des temps, au lit des cours d’eau qui dessinent leur résille sur la carte d’Angleterre, comme sous la peau le bleu réseau des veines.
Il était de jour, il était de nuit, dans le disque pâle de la Lune, dans chaque étoile piquée sur le cachemire du ciel, dans la brume de la Voie Lactée qu’en ce temps-là, non envahi de lumières factices, vous auriez contemplée comme, aujourd’hui, vous ne l’admirez plus qu’en quelques déserts épargnés où Dieu s’est réfugié dans les replis du sable.
Il était dans l’œil de la biche et dans le raire du cerf, en cet automne de l’an 1537, au cœur de la vaste forêt de Charnwood où les grands ormes peu à peu se dépouillaient de leurs feuilles roussies. C’était octobre. Le 12, à Londres, deux mille coups de canon avaient ému le ciel, saluant la naissance d’un héritier royal, car il avait plu à Dieu de donner au roi Henry, huitième du nom, ce fils tant attendu qu’il baptiserait Edward et qui, quelque jour, perpétuerait la lignée des Tudors.
Le futur Edward VI vagissant dans sa bercelonnette, faiblement, gracilement, sa mère à ses côtés, Jane Seymour, la reine, sa mère épuisée, sa jeune maman primipare aux lèvres minces, aux joues rondes, blonde de poil et de peau, grelottant sous la sueur, servantes remuantes épongeant de lin blanc le sang épais qui lui poissait les jambes. Dans les intermittences de la fièvre, elle prierait Dieu ; les servantes aussi, et son mari le roi, et l’archevêque Cranmer, tous supplieraient ce Dieu qui ne ferait pour elle rien d’autre que la rappeler à lui, douze jours plus tard, et souffler à une autre mère ce prénom, Jane, pour la petite fille née quelques jours après Edward, à Bradgate House, dans le Leicestershire.

Les nuages qui font le tour du monde survolent le manoir de briques rouges, ses créneaux, ses tours carrées, ses lourdes portes de chêne. L’air est chaud, plus bas, d’une chaleur de fin d’automne et, s’y heurtant, l’arroi des cumulus accourus de l’Atlantique éclate en averse, tandis que le vent arrache les feuilles qui volètent, s’éparpillent, dansent leur ballet roux et que l’une, plaquée de pluie, vient s’aplatir contre le vitrail serti au plomb qui protège la chambre.
Elle aussi accouche, tout entourée de servantes, c’est Lady Frances. Sa mère, qui a été reine de France, lui a donné le prénom de sa terre d’accueil. Mary, sœur d’Henry VIII, s’était unie au vieux roi Louis XII, qui avait eu le bon goût de mourir neuf fois neuf jours plus tard, le Jour de l’An 1515. Veuve, elle a épousé en secret son amoureux, Charles Brandon, le favori du souverain anglais. Frances est née deux ans plus tard. Mariée à seize ans avec Henry Grey, marquis de Dorset, elle a déjà engendré deux enfants quand la feuille de chêne, collée sur le vitrail de la chambre, glisse sous les assauts de l’averse, permettant au bouvreuil posé là, sur une branche qui ploie moins sous son faix que sous le fouet du vent, d’apercevoir, dans le lit à colonnes, Frances en travail. Elle a vingt ans, c’est son troisième enfant.

2

C’est son troisième enfant mais les autres sont morts. Ni la fille ni, surtout, le garçon n’ont franchi le cap de la première année. Frances est pourtant robuste, solide sur ses appuis comme son père le jouteur qui fut habile, de sa lance, à enlever d’un seul coup une selle d’armes, un haubert, un gantelet. Une femme forte. Chevaline, médit-on. Une poulinière. Le cheveu roux, le teint pâle, les lèvres fines et pincées, les yeux gris, le nez fort et droit, tout en elle respire l’énergie mise au service de l’ambition. Elle a délaissé, pour la gésine, le camail de renard, la fraise de dentelle finement godronnée. En chemise, impudiquement troussée, entourée du ballet des servantes, elle est au cuisant du travail. La sage-femme, plongeant la main dans la gueule du sexe, a rassuré la parturiente : la présentation est belle, l’ouverture dilatée comme la bouche d’une couleuvrine bâtarde.
« In dolore paries », c’est écrit dans le livre de Dieu, le livre autrefois réservé aux clercs, aux latinistes ; le livre qui, traduit en anglais, a valu au chambellan Richard Bayfield d’être brûlé vif pour hérésie par Sir Thomas More. « Tu engendreras dans la douleur. » Dieu est là, dans chaque atome de cette chair dolente, dans chaque muscle et dans chaque os de ce bassin torturé. Dieu souffre. Dehors, le bouvreuil gonfle les plumes, avec des envies de nid, de printemps et d’une femelle à cocher. Dedans, l’enfant veut sortir ; c’est qu’il commence à étouffer. Derrière la porte, le père attend, ridicule avec son chapeau à plumet, le cou engoncé dans sa fraise, le poil noir, le nez long et busqué, la barbiche drue, la lippe goulue. Le père pusillanime et téméraire, irascible et instable, un homme de haute noblesse et de conscience basse. Il attend. Dans l’âtre, le bois qui se consume éclate en braises rouges. Henry Grey s’y chauffe les mains, et les flammes éclairent son visage, cramoisi comme la gorge du bouvreuil.
Ils ont prié Dieu et son serviteur saint Gerard, le futur père et le chapelain Harding ; ils se sont prosternés, dans la chapelle de Bradgate House, pour l’heureuse délivrance de Lady Frances. « O Lord, give us a Boy », ajoute le père qui espère un fils, un héritier pour le marquisat de Dorset.

Derrière la vitre, un bruit plus fort a chassé le bouvreuil. L’enfant est là, qui jette son cri primal.
« C’est une fille, Messire.
– Nous l’appellerons Jane, comme la reine morte. »
Jane Grey.

3

Les Grey avaient leurs racines sur la terre de Croÿ, en Picardie. Jean Grey, sire de Croÿ et de Falaise, avait suivi Guillaume le Conquérant lorsqu’il vainquit, à Hastings, les troupes du roi Harold. La défaite était annoncée. Peu après le couronnement, une étoile inconnue avait été observée dix fois, qui brillait plus que tous les astres ; si elle n’eût été allongée, elle eût semblé une seconde lune ; elle traînait derrière elle une chevelure flamboyante ; les anciens en furent stupéfaits et déclarèrent qu’elle annonçait de grands prodiges ; les mères se frappaient la poitrine ; pour les astrologues de la cour, la comète était grosse d’un malheur. Neuf mois et neuf jours plus tard, un archer normand décocha une flèche, empennée de plumes de faucon, qui décrivit une parabole semblable à celle qu’avait affichée l’astre et qui, traversant l’œil gauche du roi, se logea dans son cerveau, le laissant roide mort sur le champ de bataille malgré le gorgerin, le haubert et le heaume.

Sir John Grey, arrière-petit-fils de Jean Grey, sire de Croÿ, reçut sa terre de l’Essex du roi Richard Cœur de Lion. Il transmit son fief à son fils, et aux descendants de son fils, de génération en génération, de siècle en siècle. L’un d’eux, John Grey, Lord Ferrers de Groby, âgé de vingt-trois ans, connut Lady Elizabeth Woodville, qui conçut un garçon, Thomas Grey, premier marquis de Dorset. Ce John vécut six ans après la naissance de son fils. Il fut tué à la seconde bataille de Saint Albans en 1461, guerroyant pour la rose rouge des Lancaster.
Elizabeth Woodville était la plus belle femme de l’île de Bretagne, avec ses yeux aux paupières lourdes comme ceux d’un dragon. Après la mort de son premier mari, elle envoûta le roi Edward IV d’Angleterre, qui combattait pour la rose blanche des York, et fut couronnée reine le jour de l’Ascension, le 26 mai 1465.
D’Elizabeth Woodville, par les enfants qu’elle conçut d’Edward IV, sortit la lignée des Tudors, mais c’est une autre histoire, bien qu’étroitement imbriquée à celle des Grey, comme, après la bataille de Bosworth Field, la rose rouge fut entrelacée à la rose blanche.
Thomas Grey, premier marquis de Dorset, âgé de vingt-deux ans, connut Lady Cecily Bonville, qui lui donna un fils, Thomas.
Ce Thomas, deuxième marquis de Dorset, chevalier de la Jarretière, âgé de trente-sept ans, connut Lady Margaret Wotton, qui lui conçut un fils, Henry, celui-là même que nous venons de rencontrer derrière la porte d’une chambre où son épouse, Lady Frances, était en proie aux douleurs de l’enfantement.
Henry Grey, après la naissance de Jane, conçut encore deux filles, Catherine et Mary. Tous les jours d’Henry furent de trente-sept ans ; puis, il mourut, le 23 février 1554, à Tower Hill.

Avec Lady Jane s’interrompit la noble lignée des Grey. Ainsi les Empires, quand vient l’heure du déclin, sombrent-ils dans l’oubli.

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