Élisabeth, en hiver – Michelle Fourez

Le début
Élisabeth, il faut que je te dise : j’ai refait ma vie.
Je t’embrasse,
Paul

Élisabeth est debout face à la fenêtre. Il neige, c’est décembre. Elle tient encore entre ses mains l’enveloppe qu’elle vient de déchirer à la hâte. Elle regarde encore au-dehors la neige de décembre, déjà lourde sur le houx, en bas, dans la rue. Elle pense à cette toile de Vermeer, celle où il y a aussi une femme qui tient en main une lettre, face à une fenêtre. Elle pense à cette toile longtemps, plusieurs minutes.
Maintenant, Élisabeth marche vers la cuisine. Elle ouvre la poubelle, y jette l’enveloppe déchirée et la lettre de Paul, minutieusement déchiquetée. Alors seulement elle pleure en silence, appuyée contre la table où le soleil luit sur trois oranges. Sans doute pleure-t-elle longtemps : il ne neige plus, maintenant, et la lumière au-dehors est vive. Une lumière d’après-midi de décembre.

Alors, à quoi bon s’être tue pendant toutes ces années ?
Élisabeth met son manteau de laine rouge, un chapeau où brille un scarabée de verre couleur d’encre et des bottes à semelle crantée. Elle prend son bâton pour ne pas tomber sur la neige de décembre. Elle marche dans la ville où déjà s’annonce Noël, vers la Grand-Place, vers le grand sapin. Ce n’est pas très loin de chez elle, elle marche vite, elle n’est pas très vieille, pas encore ; son bâton, c’est juste par extrême prudence.
Par respect pour quoi s’être tue ?
Elle en avait séduit, des hommes, jambes galbées, seins dressés, rire sonore. Puis un jour, fini. C’est notre sort à toutes, c’est vieux comme le monde, Élisabeth, qu’est-ce que tu crois ? Oui mais ainsi, du jour au lendemain… Plus un regard. Plus un sourire. Où qu’elle soit sur terre. Rien. Nada. Niente. Niets. Nothing.
Cinquante ans, je devais avoir… oui, c’est ça, cinquante ans, dix après mon divorce. Peu après le départ des deux enfants, Alexis, d’abord, puis Soledad, un an plus tard. Loin, très loin. Lui à Toronto, elle au Vietnam, et les deux petits-enfants, une petite fille chez lui, un petit garçon chez elle, elle les voyait très peu. Là, c’est décembre. Dans une semaine, un peu plus, ils arrivent tous.
Élisabeth marche vers la Grand-Place, vers le grand sapin, vers la crèche où déjà dort le Seigneur Jésus sauveur du Monde auprès de deux moutons vivants et d’une vierge blonde au visage de mannequin sans sourire. Pas une vraie vierge comme celle des chapelles, à la campagne, celles au regard serein, et il y en avait tant, autour de chez elle, quand elle était petite.
Élisabeth, il faut que je te dise…
Le ciel est beau au-dessus de la Grand-Place, le ciel est toujours beau au-dessus de la Grand-Place de Bruxelles, et le clocher blanc de pierre en dentelle se hisse vers les étoiles.
Le soir déjà s’en est venu, le soir vient si vite en décembre.
Au Roy d’Espagne, le feu est vif. Élisabeth boit un vin chaud à la cannelle. Les flammes du feu vif font briller le vin dans le verre, et le visage de Paul est au fond, entre une rondelle de citron et trois clous de girofle.

Quand était-ce, encore ? Oui, bien sûr, le jour où Le Clézio est venu à Bruxelles, l’année même où il a reçu le Nobel. Si tu comptes bien, Élisabeth, ce jour-là, tu avais déjà cessé d’être jeune. Et toi, Paul, toi qui es là au fond du verre de vin chaud, toi non. Huit ans de moins, c’est beaucoup.
Le Clézio à Bruxelles, pour Élisabeth, c’était comme Descartes à Paris : un bonheur absolu.
Et pour Paul aussi. Est-ce le hasard qui les avait fait s’asseoir l’un à côté de l’autre, pour écouter Le Clézio parler du soleil, de la mer, de la mer, du soleil, du désert, de l’eau ? De cette même terre glaise mille fois autrement façonnée et qui fait toute son œuvre ?
Ce fut l’enchantement.
Quand Le Clézio eut fini de parler, Paul, tout à son enthousiasme, prit dans ses mains celles de la dame inconnue assise à ses côtés. Non, il ne pouvait pas comprendre que certains n’aimassent point lire Le Clézio. Elle non plus ne pouvait pas comprendre. Elle le lui dit, ses mains au creux de celles de Paul qui ne la connaissait pas. Le Clézio, et Duras aussi, comment pouvait-on ne pas aimer Duras ?
« Duras ? J’habitais boulevard Quinet, lorsque j’étais doctorant à Paris, en face du cimetière Montparnasse. Il m’est arrivé d’aller me recueillir sur la tombe de Duras, une tombe négligée, du reste, et d’y déposer un glaïeul ou quelques iris…  »
Alors seulement il lâcha les mains d’Élisabeth et l’invita à prendre un café, là où ils étaient, place Flagey.

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