Miradie – Anne-Frédérique Rochat

Le début
Sa peau, jour après jour, semblait s’affiner, et la chair de poule beaucoup plus facilement lui venait, c’était ce qu’elle avait remarqué. Elle caressa son ventre et fut surprise, encore une fois, par la douceur de son épiderme. De la soie. Ce qui n’était pas désagréable (bien au contraire), mais n’était-ce pas un peu inquiétant de perdre ainsi, très discrètement, nuit après nuit, des minuscules particules de chair, des petits bouts de soi ? Elle se leva, s’agenouilla au pied du lit et scruta les draps : rien, aucune trace de ce dénuement. Probablement que ce qu’elle perdait (laissait ?) était invisible à l’œil nu. Elle alla s’habiller et s’ordonna de prendre rendez-vous chez un médecin pour s’assurer que ce curieux phénomène n’était pas le symptôme d’une maladie grave, voire mortelle.

Assise à la table de la cuisine, elle buvait son café en regardant au-dehors, elle avait la chance d’avoir un grand parc juste devant chez elle ; de ses fenêtres, elle apercevait des arbres et des oiseaux, des écureuils même parfois, mais c’était plus rare.
Elle n’avait pas faim ce matin, elle avait essayé de manger une tranche de pain beurrée, sans parvenir à la terminer. Elle soufflait sur son café, il fallait toujours patienter avant de pouvoir en avaler une gorgée. Elle songea qu’elle devrait peut-être le préparer en sortant du lit, ainsi il aurait le temps de refroidir pendant qu’elle se doucherait, s’habil­lerait, se coifferait, et elle pourrait le boire plus rapidement. Mais dans ce cas, ne risquerait-il pas d’être trop froid ? Elle souffla encore, tenta de reprendre une gorgée, ça lui brûla la gorge. Elle se leva, alluma la radio, chercha une station avec de la musique, n’en trouva pas, c’était l’heure pile, l’heure des nouvelles et de toutes les atrocités dont l’humanité était capable, elle ne se sentait pas de taille à écouter des horreurs, avait besoin de calme et de douceur. Elle éteignit la radio. Souffla à nouveau sur son café. Son téléphone se mit à sonner. Elle le chercha un moment avant de le trouver entre les coussins du canapé. Sylvanna clignotait sur l’écran avec insistance.
« Bonjour, ma tante, comment allez-vous ?
– Mal. Mes doigts sont tout engourdis ce matin, je n’arrive pas à visser la cafetière.
– Je finis mon café et je descends.
– Dans combien de temps ? questionna-t-elle sèchement.
– Quelques minutes tout au plus. »
La vieille bougonna quelque chose d’incompréhensible, puis raccrocha.
Miradie se rassit, face aux arbres, face aux oiseaux. Le croassement d’une corneille lui parvint aux oreilles. Comme une plainte, un reproche, un agacement. Ces volatiles avaient toujours l’air en colère ou mécontents, ce qui la faisait rire. Elle aimait surtout cette façon qu’ils avaient de trottiner dans l’herbe, de se balader gaillardement, leur petit corps noir aux reflets bleus se balançant d’un côté puis de l’autre pour tenter de garder un certain équilibre.

Son café était à bonne température à présent, elle le but d’une traite, puis nettoya sa tasse et la posa sur l’égouttoir. Ensuite, elle enfila ses sandales et mit une veste légère. À cause de l’affinement de sa peau, elle était obligée, malgré la saison, de porter quelque chose par-dessus ses robes et ses hauts à bretelles.
Elle ferma sa porte à clé, descendit d’un étage et frappa chez Sylvanna.
« Tu en as mis du temps, rouspéta celle-ci en ouvrant.
– Bonjour, ma tante, moi aussi ça me fait plaisir de vous voir, bien dormi ?
– J’ai mal partout, je vais bientôt crever, c’est sûr.
– Vous me manquerez, vous savez, c’est si agréable de venir vous voir tous les matins avant d’aller travailler.
– Ne te moque pas de moi ou je te déshérite !
– De quoi ? Du couvre-lit ou du grille-pain ?
– J’ai peut-être une fortune cachée quelque part, dans un bas de laine ou sous mon matelas, méfie-toi. »
Miradie haussa les épaules. Elle se dirigea vers la cuisine, vissa la cafetière, la plaça sur une plaque et l’alluma.
« Tu m’énerves, tu m’énerves, j’étais déjà tout énervée et tu réussis à m’énerver davantage !
– Mais, bien sûr, ça va encore être de ma faute, murmura Miradie en se dirigeant vers la porte d’entrée.
– Tu vas où ?
– À l’hôtel.
– Tu ne bois pas un café ?
– J’ai l’estomac en friche, et puis je suis en retard.
– Qu’est-ce que tu racontes ?, il est et quart.
– Au revoir, ma tante », dit Miradie avant de claquer la porte.
Usante, voilà ce qu’elle était, cette parente. Touchante aussi parfois, mais c’était beaucoup plus rare, pareil que les écureuils dans le parc. Seulement, voilà, cette vieille bonne femme acariâtre avait pris soin de l’élever, tant bien que mal, à la mort brutale de sa mère et de son père dans un accident d’avion lorsqu’elle était enfant. Elle ne pouvait pas lui balancer n’importe quoi, lui dire de se démerder, que ce n’était pas de sa faute si les doigts de ses mains et de ses pieds étaient bourrés d’arthrose, qu’elle n’avait qu’à payer quelqu’un pour s’occuper de sa petite personne jour et nuit, nuit et jour, qu’elle n’était pas sa bonne, qu’elle en avait marre, mais marre, et qu’elle pouvait bien crever, ça la soulagerait, lui ôterait un poids énorme, la libérerait, oui, le jour où enfin, enfin, elle casserait sa pipe, elle achèterait un magnum de champagne et boirait à sa santé définitivement envolée, partie en fumée !!! Non, elle ne pouvait pas lui jeter ça à la figure. Il y avait tant de mots qu’on se retenait de projeter hors de sa bouche… Où allaient-ils, tous ces sons, toutes ces pensées, jamais formulés ? Y avait-il un endroit où ils se retrouvaient, tous ensemble, et entretenaient des conversations incohérentes, juste pour le plaisir d’exister ?
« Miradie ! »
Elle se retourna.
« Patrice !
– Je t’ai vue de loin, j’ai couru pour te rattraper », dit l’homme, essoufflé.
Ils s’embrassèrent.
« Joyeux anniversaire !
– Merci, Mira, on se voit ce soir ?
– Évidemment, je comptais t’appeler pendant ma pause déjeuner. On va au Taj Mahal ?
– Avec plaisir !
– Je réserverai. Tu traverses aussi le parc ? lui demanda-t-elle devant la grille.
– Oui, j’ai pris congé aujourd’hui, j’ai envie de me dorloter un peu. Ce matin, c’est piscine et sauna.
– Tu as bien raison. »
Ils marchaient l’un à côté de l’autre, leurs bras se frôlaient par moments, sans aucune gêne, aucun tremblement, ils se connaissaient si bien, depuis toujours pour ainsi dire : depuis les premiers souvenirs, le jardin d’enfants. Et leur amitié n’avait cessé de se déployer au fil des ans. À chacun de leurs anniversaires respectifs, c’était devenu un rituel, ils s’invitaient à manger au restaurant, ça avait débuté à l’adolescence, avec le MacDo, et ça continuait aujourd’hui avec le fameux indien de la rue Marlo. Les seules fois où ils avaient dérogé à cette délicieuse coutume (délicieuse surtout depuis qu’ils avaient eu suffisamment d’argent pour passer du snack au restaurant), c’était lorsque l’un des deux avait été en couple, ce qui n’était pas arrivé souvent et n’avait jamais duré très longtemps.

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