Miradie – Anne-Frédérique Rochat

Miradie a la curieuse sensation que sa peau s’affine durant la nuit, qu’elle en égare des minuscules particules, des tout petits bouts, mais pourquoi ne trouve-t-elle jamais, en s’agenouillant au pied de son lit et en scrutant ses draps, de preuves concrètes de ce dénuement ? Où disparaissent les morceaux de chair qu’elle a l’impression de perdre ?
Réceptionniste dans un hôtel trois-étoiles décati, Miradie tente, tant bien que mal, de répondre au téléphone, aux mails et aux mécontents avec le sourire, un sourire accueillant et naturel, mais parfois, en traversant le grand parc pour rentrer chez elle, elle a envie de crier, et elle crie, si la nuit est tombée et que personne ne se balade à proximité.

La comédienne suisse Anne-Frédérique Rochat, née en 1977 à Vevey, alterne écriture dramatique et narrative depuis quelques années, trouvant un plaisir différent, mais complémentaire, dans l’exercice de ces deux genres littéraires. En 2016, le Prix Littérature de la Fondation Vaudoise pour la Culture a couronné l’ensemble de son œuvre. Miradie est son septième roman.
En librairie le 16 août 2018 (le 23 août en Suisse)

Les premières lignes
Sa peau, jour après jour, semblait s’affiner, et la chair de poule beaucoup plus facilement lui venait, c’était ce qu’elle avait remarqué. Elle caressa son ventre et fut surprise, encore une fois, par la douceur de son épiderme. De la soie. Ce qui n’était pas désagréable (bien au contraire), mais n’était-ce pas un peu inquiétant de perdre ainsi, très discrètement, nuit après nuit, des minuscules particules de chair, des petits bouts de soi ? Elle se leva, s’agenouilla au pied du lit et scruta les draps : rien, aucune trace de ce dénuement. Probablement que ce qu’elle perdait (laissait ?) était invisible à l’œil nu. Elle alla s’habiller et s’ordonna de prendre rendez-vous chez un médecin pour s’assurer que ce curieux phénomène n’était pas le symptôme d’une maladie grave, voire mortelle.

Assise à la table de la cuisine, elle buvait son café en regardant au-dehors, elle avait la chance d’avoir un grand parc juste devant chez elle ; de ses fenêtres, elle apercevait des arbres et des oiseaux, des écureuils même parfois, mais c’était plus rare.
Elle n’avait pas faim ce matin, elle avait essayé de manger une tranche de pain beurrée, sans parvenir à la terminer. Elle soufflait sur son café, il fallait toujours patienter avant de pouvoir en avaler une gorgée. Elle songea qu’elle devrait peut-être le préparer en sortant du lit, ainsi il aurait le temps de refroidir pendant qu’elle se doucherait, s’habil­lerait, se coifferait, et elle pourrait le boire plus rapidement. Mais dans ce cas, ne risquerait-il pas d’être trop froid ? Elle souffla encore, tenta de reprendre une gorgée, ça lui brûla la gorge. Elle se leva, alluma la radio, chercha une station avec de la musique, n’en trouva pas, c’était l’heure pile, l’heure des nouvelles et de toutes les atrocités dont l’humanité était capable, elle ne se sentait pas de taille à écouter des horreurs, avait besoin de calme et de douceur. Elle éteignit la radio. Souffla à nouveau sur son café. Son téléphone se mit à sonner. Elle le chercha un moment avant de le trouver entre les coussins du canapé. Sylvanna clignotait sur l’écran avec insistance.
« Bonjour, ma tante, comment allez-vous ?»

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