Éclipse – Françoise Houdart

L’éclipse est à présent totale. Il est un peu plus de quatre heures du matin, et le spectacle est grandiose. Lune rouge, lune de sang. C’est un peu troublé que Sacha regagne son appartement au troisième étage de son immeuble. Le jour se lève déjà. Le silence qui l’accueille dans le hall d’entrée a une étrange résonance. L’intuition du vide lui saccage le souffle. Il pénètre sans bruit dans la chambre où il avait laissé Mado, sa femme, avant de descendre sur l’esplanade pour jouir du spectacle de l’éclipse. Mado n’est pas dans le lit. Il traverse l’appartement, appelle : Allez, montre-toi, Mado… Mais elle ne répond pas. Rien ne manque à l’ordon­nance du quotidien. Rien, sauf Mado.
Tétrade… Lune pourpre… Éclipse… Dans ce dix-huitième roman, Françoise Houdart sonde les mystérieux rapports qui mêlent aux fantasmes les plus déconcertants les cycles lunaires et la fécondité.

Traductrice de formation et enseignante, poète, nouvelliste et romancière, Françoise Houdart tente, à travers l’écriture, d’explorer les chemins entre réalité, vraisemblance et fantasmes où marchent, se perdent, se trouvent, s’aiment ou se débattent des personnages qui nous ressemblent. Son œuvre romanesque comprend à ce jour dix-huit titres, tous publiés par les Éditions Luce Wilquin. L’auteur déploie aussi de multiples activités dans les bibliothèques et les écoles.
En librairie le 15 septembre 2017

Les premières lignes
Lune pourpre. Tache de sang au front sombre du ciel. Depuis quelques jours, les médias sont en alerte rouge, excitant les fantasmes, jouant avec doigté sur le clavier des peurs larvées ou surfant sur la grande vague d’une curiosité collective savamment entretenue par les professionnels autoproclamés en matière d’astronomie et les augures de tout poil.
Immobile dans son lit, Sacha a compté les trop lentes heures nocturnes jusqu’à ce que le bip du radio-réveil le délivre enfin de la crainte de s’endormir pour de bon. Il est deux heures trente à peine. Madeleine dort profondément à ses côtés, si frêle et frileuse Mado. D’elle n’émerge du dôme de l’édredon que la masse bouclée de ses cheveux clairs dans lesquels il passe légèrement la main. Il n’insiste pas : Madeleine a le sommeil si profond que l’en arracher risquerait de transformer le plaisir anticipé du spectacle astral annoncé en angoisse cauchemardesque. « Dors, alors, petite marmotte », murmure-t-il en déposant un rapide baiser au hasard dans les boucles éparpillées avant de se glisser hors du lit. Un coup d’œil à sa montre : il est temps. Il se hâte de passer, par-dessus le training qui lui a servi de pyjama, la veste molletonnée préparée hier soir en prévision de son escapade nocturne. La porte de la chambre n’a pas grincé quand il l’a repoussée, sans toutefois la refermer tout à fait, saisissant au passage la paire de jumelles, son trousseau de clés et le portable que Madeleine a eu soin de déposer sur la commode qui encombre le hall de nuit. Oui, il est temps.

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Rien n’arrête les oiseaux – François Salmon

Qu’elles parlent d’amour, de haine, de chaussure gauche ou de microbiologie, les huit nouvelles de ce recueil jouent à ouvrir des brèches dans le quotidien, pour y laisser filtrer le vent grisant de l’imaginaire.

Des histoires comme des bulles de savon qui volent à la dérive dans notre quotidien

François Salmon (1975) habite à Tournai avec la femme de sa vie et leurs trois grands enfants. Tous les matins de la semaine, il glisse le bas de son pantalon dans sa chaussette droite, grimpe sur son vélo et longe l’Escaut pour aller enseigner le français et l’art dramatique. Certains jours, sa passion pour les histoires et le spectacle vivant l’entraîne vers d’autres itinéraires : projets d’écriture, animation d’ateliers, mise en scène amateur… Trois de ses pièces de théâtre ont paru chez Lansman dans la collection La scène aux ados . Son premier recueil de nouvelles, Rien n’est rouge, a reçu en 2016 en France le prestigieux Prix Boccace ainsi que le Prix Littér’Halles (prix de la Ville de Decize et coup de cœur des lycéens).
En librairie le 15 septembre 2017

Les premières lignes
Vincent avait bâti sa maison dans un repli du Massif central. Il y vivait seul, parmi les volcans pacifiés, bien à l’abri du monde, de ses hâtes et de ses réseaux. À bientôt quarante ans, il ne manquait de rien. Ses journées étaient pleines, longuement occupées par ses deux raisons d’être : un jardin et une bibliothèque, qu’il cultivait sans distinction comme si l’une était le prolongement naturel de l’autre. Jamais il ne binait ses plates-bandes sans penser au dernier chapitre de Candide. Jamais il ne cueillait un ouvrage dans un présentoir sans rendre hommage aux arbres qui en avaient fourni le papier. Et du matin au soir, sans urgence et sans chagrin, il regardait la vie se faire et se défaire entre feuilles de romans et lignes de salades.
Il pensait sincèrement n’avoir besoin de rien d’autre que de cela, des livres et des semis, jusqu’au jour où Mélanie débarqua dans son existence. Jusqu’au jour où elle y tomba, pour être plus précis, puisqu’il la retrouva allongée sans connaissance au milieu des jeunes plants d’artichaut romagna qu’il bichonnait depuis l’automne et qu’elle avait bouleversés dans sa chute. Le corps inerte de l’inconnue, enveloppé dans la toile de son parapente, enrubanné d’un fouillis de suspentes et de sangles, avait l’air d’un cadeau d’anniversaire vite et mal emballé par un enfant impatient… Son visage était extrêmement pâle. Un filet de sang, coulant de son casque vers ses paupières fermées, lui glissait le long du nez. Un moment, Vincent la crut morte et resta interdit à quelques pas du désastre. Ce n’est qu’en écartant doucement l’impalpable tissu jaune de l’aile qu’il vit remuer la poitrine de la jeune femme, fascinant mouvement de flux et de reflux qui lui révéla qu’elle était encore avec lui.

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Le jour est aussi une colère blanche – Éric Brucher

Il y a des tagueurs, des apprentis djihadistes, des skateurs, des slameurs (une slameuse), des clameurs (une clameuse), des potagistes, des prophètes (un prophète), des calligraphes, des taulards (un), des laveurs de vitres (un aussi). Tous à leur manière des révoltés, porteurs d’énergie pour vivre et sortir des enfermements. Un chant choral habité d’espoir – parfois fugace ou vain, parfois grandiose et magnifique. Ou comme une sédition tonique et poétique : chercher l’invention d’une langue neuve, parole pour exister et dire ce que portent les cœurs.
Des nouvelles urbaines, emplies de vitalité, de fureur et de lumière.

Romancier et chroniqueur littéraire, Éric Brucher organise aussi des rencontres d’auteurs. Son écriture de réalisme poétique est souvent habitée d’un goût pour l’absolu et nourrie de grands mythes. Son deuxième roman Colombe a reçu le Prix Sander Pierron de l’Académie royale de Belgique et a été finaliste du Prix Horizon du Deuxième roman. Il s’adonne ici avec joie à un art de la nouvelle qu’il renouvelle de manière très moderne et dans une langue musicale.
En librairie le 15 septembre 2017

Les premières lignes
I l y a ce gang dans la ville. Wolf en est, avec Laszlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie. Ils vont seuls dans les rues noires grapher leur colère sur les murs de la nuit.
Le gang des loups, disent-ils. À cause de son nom, à Wolf – Wolfgang. Des parents qui avaient rêvé pour leur fils un génie musical. L’inscrire sous de bienfaisants auspices, l’inspiration heureuse d’une figure tutélaire. Mozart a lui aussi ce zed au cœur de son nom, et ça le vrille – c’est ce que dit Zacharie, ce que disait Laszlo.
Notre Wolfgang, c’est une autre musique.
Dans son nom résonne un autre son, une autre sauvagerie. Wolf – cet aboiement qui hulule – wolf wolf wolf wolf !
Il ne sera jamais de la race grégaire. Ne sera pas un agneau – ou comme ceux que l’on sacrifie dans les quartiers pour l’Aïd. Lui, c’est un loup. De race famélique et indocile, avec dans les pupilles l’incandescence de braises insoumises.
Wolf est poète, et maudit peut-être même – rapport à son génie tutélaire. Il a écrit ceci sur le mur de ciment d’une rue dans la ville : le jour est aussi une colère blanche.

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La ferme (vue de nuit) – Anne-Frédérique Rochat

En réalité, la ferme n’avait rien d’une ferme, sauf peut-être l’éloignement, la campagne, le silence. Sous un soleil de plomb, Annie monte un interminable escalier pour aller retrouver l’homme avec qui elle a vécu sa première grande histoire d’amour. Mais est-il seulement possible de reprendre le fil là où il s’est cassé, de passer par-dessus les blessures, d’oublier les rancœurs ? Dans la chaleur étouffante de l’été, Annie continue d’avancer, marche après marche, un pied devant l’autre, dans des sandales trop étroites, pour rejoindre cet homme dans sa curieuse maison, faite de grandes baies vitrées et de stores automatiques. Que pensera-t-il en la voyant ? La trouvera-t-il vieillie après toutes ces années ? Remarquera-t-il qu’elle n’est plus la même, plus la petite Annie d’autrefois ? Et s’il ne la reconnaissait pas ?

La comédienne suisse Anne-Frédérique Rochat, née en 1977 à Vevey, alterne écriture dramatique et narrative depuis quelques années, trouvant un plaisir différent, mais complémentaire, dans l’exercice de ces deux genres littéraires. En 2016, le Prix Littérature de la Fondation Vaudoise pour la Culture a couronné l’ensemble de son œuvre. La ferme (vue de nuit) est son sixième roman.
En librairie le 18 août 2017

Les premières lignes
Annie arriva en fin d’après-midi. En sueur et les pieds endoloris. Elle avait marché longtemps depuis le dernier arrêt de bus, le terminus, et était soulagée d’enfin apercevoir, perchée sur une petite colline, la maison, la ferme, comme il disait. Ne lui restait plus qu’à gravir le long escalier et à appuyer sur la sonnette pour replonger dans son passé.
En réalité, la ferme n’avait rien d’une ferme, sauf peut-être l’éloignement, la campagne, le silence. C’était une maison moderne et carrée, faite de grandes baies vitrées et de stores automatiques dotés d’une touche d’intelligence qui leur permettait de savoir quand il fallait descendre et quand il fallait remonter. Du dernier cri, voilà ce qu’elle était cette maison, du dernier cri. À l’époque. Où il l’avait choisie. Mais tout vieillit si vite aujourd’hui. Combien de temps s’était écoulé depuis ? Elle n’aurait pu le dire précisément. Plus de vingt ans ? Elle ne hurlait plus grand-chose à présent, sa ferme, elle paraissait muette (une extinction de voix ?), enrouée, du haut de sa colline. Elle avait été flamboyante, attisant tous les regards, toutes les convoitises ; elle était devenue banale, pour ne pas dire ringarde. Ça n’avait jamais été son style, à Annie, et elle ne s’y était pas forcément sentie à son aise, mais elle l’avait aimée, et l’aimait toujours, peut-être plus encore qu’autrefois, ayant un faible pour les fissures et les failles, la peinture qui s’écaille.
Le soleil s’adoucissait, mais les marches étaient hautes et l’effort continuait de la faire dégouliner. Elle craignit pour son allure, sa coiffure (sentait ses cheveux coller sur son front, frôler ses yeux, elle les imaginait aplatis et mouillés, sans aucune tenue), elle aurait aimé être fraîche pour le retrouver. Fraîche et distinguée. Sous son meilleur jour. Hélas, elle était usée et ses pieds la faisaient souffrir. On ne profitait pas pleinement d’un moment important si on avait mal aux pieds, si dans ses souliers, les orteils étaient étriqués. Elle s’arrêta, respira bruyamment, s’essuya le front et ôta ses sandales, la lanière avait déjà commencé à pénétrer la chair. De quoi ai-je l’air, pieds nus, la mine fatiguée, les cheveux collés ? Et s’il ne me reconnaissait pas ?
Elle s’assit un instant sur le gros caillou qui se trouvait là, à côté de l’interminable escalier. Et se souvint qu’il se laissait tomber sur cette pierre, à mi-chemin, pour reprendre son souffle, s’éponger les tempes, l’arête du nez, à l’aide d’un de ses mouchoirs en tissu orné de ses initiales brodées. Elle se moquait de lui gentiment, le traitant de vieux schnock. « Si tu faisais plus de sport, gloussait-elle en continuant sa route, tu n’aurais aucun mal à me suivre malgré ton âge avancé ! » Lui ne riait pas, elle le savait. Mais ça lui faisait du bien d’être un peu piquante quelquefois, comme pour rétablir un certain équilibre.

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Un avant-goût de notre rentrée littéraire

Tea Time à New Delhi – Jean-Pol Hecq

New Delhi, juillet 1959. Che Guevara, le célèbre révolutionnaire, est en visite officielle en Inde. Indira Gandhi, la fille du premier ministre Nehru, l’invite à prendre le thé. Ils professent les mêmes opinions politiques, lisent les mêmes auteurs et vibrent pour les mêmes causes. À ce moment précis, ils ont tous deux du vague à l’âme : lui se languit de sa jeune épouse restée à La Havane, elle est délaissée par son mari qui la trompe ouvertement. Que s’est-il passé entre ces deux-là ? Que se sont-ils raconté ?
À la fois fresque historique, politique et romanesque, Tea Time à New Delhi plonge le lecteur dans l’Inde de la fin des années 1950, un moment crucial où ce tout jeune pays tente de construire son avenir dans le contexte très incertain de la Guerre froide. Che Guevara et Indira Gandhi y apparaissent dans toute leur épaisseur humaine, avec l’ambiguïté de leurs sentiments, leurs contradictions, leurs espoirs, leurs limites et leurs rêves…

Journaliste depuis plus de trente ans, essentiellement à la RTBF, Jean-Pol Hecq a repris récemment la responsabilité de la communication du Centre d’Action Laïque, à Bruxelles. Passionné d’histoire, de politique et de littérature, curieux de toutes les cultures du monde, il connaît bien l’Inde pour y avoir voyagé à de nombreuses reprises. Tea Time à New Delhi est son second roman après Georges et les dragons (Luce Wilquin, 2015, Prix Mon’s livre 2016).
En librairie le 19 mai 2017

Les premières lignes
Le Caire s’estompe dans un halo grisâtre. Le Nil n’est déjà plus qu’un mince ruban vert égaré dans un océan ocre, tandis qu’au loin, vers le nord, se devinent les bras écartés du delta.
Ernesto s’est assoupi.
Sa jambe droite encombre l’allée centrale, obligeant les hôtesses à des contorsions que l’étroitesse de leur jupe rend périlleuses. Son béret a glissé au sol. De peur que quelqu’un le piétine, José le ramasse et le lui glisse sur le ventre en veillant à ne pas le réveiller. Il observe un moment sa respiration. Elle est régulière et inaudible, il en est rassuré. Il se demande à quoi rêve donc Ernesto à l’instant même. Aux secrets de cette Égypte mythique qu’il n’a pourtant qu’entrevue ? À son escapade clandestine dans les rues du Caire, au nez et à la barbe des barbouzes de la sécurité ? À ses interminables conciliabules avec le président Nasser ? Ou alors, plus sûrement, à Aleida.
Le Super Constellation d’Air India à destination de Bombay a atteint son altitude de croisière et ses moteurs bourdonnent maintenant avec régularité. Recrus de fatigue, les Cubains ont sombré dans l’heureuse hébétude d’un demi-sommeil. Omar est aux côtés d’Ernesto. Julio et Salvador se trouvent juste derrière, presque affalés l’un sur l’autre. Pancho, quelque part devant. Quant à José, il a pris place sur la rangée opposée, côté couloir, et, en permanence, couve son chef du regard.
Quelques heures plus tard, Ernesto ouvre un œil. Au sol, se distinguent de loin en loin les flammes vacillantes des torchères des puits de pétrole. « Sans doute l’Irak ou alors déjà l’Iran », estime-t-il. Il a reposé son béret en équilibre instable sur sa tignasse noire de jais et trifouille dans une de ses poches. D’un étui à cigares en cuir racorni, il extirpe avec précaution un Montecristo n° 2 et en sectionne la cape d’un coup de dent précis. Avec son vieux briquet, il entreprend de chauffer le pied du havane dans les règles de l’art. Un steward fait aussitôt irruption : « Pas de cigare, Monsieur, s’il vous plaît. Seule la cigarette est autorisée en vol. » Ernesto dévisage le jeune homme. « Il me m’a pas reconnu, pense-t-il. Pour qui me prend-il ? Je dois lui sembler bien étrange avec mon treillis et mes bottes de combat. » Il pousse un soupir et fourre le cigare dans une poche de poitrine. Il le fumerait à Delhi, voilà tout. « Merci, Monsieur », glisse le steward avec un sourire un peu forcé.

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Jardin d’été – Abigail Seran

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Élé et Charles, couple de jeunes retraités, accueillent leurs petits-enfants pour un mois de vacances. Pour la première fois, ils sont tous là, les jumeaux londoniens John et June et Iris, la fille d’Agathe, mère angoissée à l’idée de laisser son enfant chez ses parents.
Une famille, comme un mobile, maintenue en harmonie grâce au rôle et à la position de chacun. Alors, quand au cœur de cet été bourguignon le passé refait surface, le fragile équilibre est mis à mal.
Ce roman polyphonique suit cette tribu un mois de juillet pas comme les autres. Celui où les non-dits se lèvent et où l’histoire personnelle de chacun se révèle, se transforme à la lumière d’une donnée trop longtemps escamotée.

Après plus de vingt ans passés à vadrouiller en Suisse Romande et à l’étranger, Abigail Seran, aussi juriste et enseignante, a posé ses valises avec mari et enfant dans son Valais natal. Jardin d’été est son troisième roman après Marine et Lila (2013) et Une maison jaune (2015). Elle est également l’auteur d’un livre de chroniques illustrées (2015) et de textes publiés dans différentes revues.
En librairie le 21 avril 2017

Les premières lignes
« Je te rappelle qu’on ne pouvait pas faire autrement. »
Le gravier crissait sous les pneus. Cette allée était toujours sans fin. Le temps de se dire les dernières phrases avant le sourire de circonstance.
« Je me demande de quelle couleur sont ses cheveux cette année ? »
Cela eut pour effet de dérider un peu Agathe. Les cheveux de sa mère, une plaisanterie familiale, une manière pour son mari d’enterrer la hache de guerre.
« Allez ! Je parie pour le turquoise. »
Du coin de l’œil, Florent vit qu’il avait fait mouche. Elle avait souri.
« Moi, je dis vert, on n’a pas encore eu, vert.
– Tu es réveillée, toi ? »
Agathe se tourna vers sa fille. Iris se réveillait toujours au moment où les petits cailloux du chemin chaotique venaient frapper la carrosserie. Elle adorait l’endroit autant que sa mère le redoutait.
« Tu crois que les J sont déjà là ? »
June et John, Agathe les avait presque oubliés dans la précipitation à trouver en urgence une solution de garde pour Iris en ce mois de juillet.
« Je ne sais plus si Élé m’a dit qu’ils arrivaient un jour avant ou un jour après toi.
– Je me réjouis, je me réjouis, mais je me réjouis tellement ! »
Iris, malgré ses yeux embrumés de sommeil, avait sur le visage la joie d’un enfant qui découvre les cadeaux de Noël sous le sapin. Agathe en eut le cœur serré.

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Un endroit d’où partir | 3. Une lettre et un cheval

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Juan quittera-t-il un jour la route ? Finira-t-il par trouver l’apaisement ? Y a-t-il une femme, une seule, qu’il n’abandonnera pas pour de nouveaux horizons ? Parviendra-t-il, l’âge venant, à s’aimer suffisamment pour se pardonner l’impétuosité et les errances de sa jeunesse ?
Une lettre et un cheval retrace la dernière partie de la vie tumultueuse de Juan Esperanza Mercedes de Santa María de los Siete Dolores. Sorte de pèlerinage sur les lieux du passé, précédée d’une longue retraite qui ne l’assagira que partiellement, c’est la période de la maturité qui commence pour Juan, avec la découverte de sa paternité, d’inattendues retrouvailles amoureuses et de nombreux deuils à traverser.

Aurelia Jane Lee (1984) possède un master en communi­cation et a également étudié la philosophie. Elle vit et travaille à Bruxelles. Elle s’est fait connaître en 2006 avec un premier roman intitulé Dans ses petits papiers, salué par la critique.
Un endroit d’où partir, sa saga en trois volumes, dévoile une nouvelle facette de son imagination et entraîne le lecteur au cœur d’une Amérique latine fantasmée.
En librairie le 24 mars 2017

Les premières lignes
De Juan, Mercedes avait conservé précieusement quelques dents de lait ; Clara Luz Alvarez García possédait une mèche de cheveux – d’un brun si sombre qu’il paraissait noir – ; Remedios avait gardé un poil pubien, épais et bouclé, et Tránsito, une cuillère en bois dont elle seule connaissait la valeur symbolique. Mais Isabel Torres de Diaz, elle, serait la mère de son enfant. Clara Luz aussi, certes, avait porté le fruit de leurs étreintes, mais il n’en restait qu’une petite tombe inconnue de tous : l’enfant était mort avant de naître, il ne portait même pas de nom – Clara Luz lui en avait donné mille, plus doux les uns que les autres, mais aucun ne l’avait fait revenir ; il n’avait pas non plus de visage. Cela avait juste été un désir, puis un regret.
Pour Isabel, c’était différent, car l’enfant avait vu le jour, et il l’avait immédiatement accaparée : elle n’avait jamais pu oublier qu’il était là, bien vivant : Estebán manifestait sa présence à tout instant, réclamant l’attention de sa mère, suspendu à son sein, criant dès qu’il le lâchait. Les seuls moments de répit, pour Isabel, étaient ceux pendant lesquels Estebán dormait. Mais c’était elle-même alors qui était captivée par ce petit corps, soudain paisible et presque silencieux, dont la perfection en miniature l’émerveillait. Elle pouvait rester penchée sur lui pendant des heures, à examiner ses traits, son petit nez épaté, sa bouche en bouton de rose, ses minuscules doigts, ses sourcils tout fins qu’il fronçait déjà, son souffle lent et calme, le duvet foncé qui lui couvrait le crâne, ses oreilles aux mille circonvolutions, le brun satiné de sa peau.
Elle avait longtemps cherché comment nommer cet enfant si c’était un garçon : Juan était hors de question, pour de nombreuses et très bonnes raisons. Elle ne voulait pas non plus qu’il portât le prénom d’un de ses frères, ce qui en éliminait beaucoup – Pilar avait alors déjà décrété que si son dixième enfant était encore un garçon, elle le baptiserait Diego. Certes, il restait tout de même du choix. En fait, c’était peut-être même l’embarras du choix qui avait empêché Isabel de se décider. Il s’agissait de l’enfant de Juan, et dans sa tête, il s’appellerait toujours el hijo de Juan. Peu importait finalement le prénom qu’on lui donnerait, il n’y en avait pas un qui eût mieux convenu qu’un autre. Comme elle ne s’était toujours pas décidée au moment de sa naissance, Hernando avait suggéré qu’on reprît le nom de son père, Estebán. Isabel n’avait rien eu contre, songeant que cela affilierait davantage l’enfant à la famille qui avait accepté de le recueillir.
Ainsi donc était né Estebán Diaz Torres, le fils de Juan : il ne portait pas le nom de son père, lequel ignorait son existence et vivait loin de là, avec une autre femme.

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30 ans déjà !

533blogEn mars 2017, les Éditions Luce Wilquin ont 30 ans (5 ans en Suisse, à Lausanne, suivis de 25 ans en Belgique).
Quoi de mieux pour fêter cela que d’offrir un cadeau à nos lecteurs fidèles ? Et cela, par l’entremise des libraires qui nous défendent ?
Un recueil hors commerce, La cerise sur les mots, sera donc remis de notre part à tout acheteur de deux ouvrages des Éditions Luce Wilquin: 14 nouvelles inédites… et les recettes des plats dont elles parlent. De quoi saliver au propre comme au figuré ! Mais aussi découvrir la personnalité et le style de 14 auteurs «maison»…

Rendez-vous à la Foire du Livre de Bruxelles

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Outre-Mère – Dominique Costermans

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Outre-Mère est moins le récit de la véritable histoire de Charles Morgenstern, juif, bruxellois, enrôlé dans l’armée allemande puis indicateur au service de la Gestapo, que celui de son dévoilement, malgré le silence imposé qui règne encore dans sa famille deux générations plus tard. Que faire des secrets ? De la famille, de la guerre et de ses monstres ? Du silence de la mère ?
Ces questions provoquent tout autant l’enquête de Lucie que l’écriture envoûtante de ce texte.
Le paradoxe de ce roman, son paradoxe passionnant, c’est que le secret le plus crucial apparaît moins dans une révé­lation – vite livrée au lecteur – que dans les moments anxieux, obstinés et rebondissants de son dévoilement tentaculaire.
Il en résulte un étrange passage de la souffrance et du silence à la délivrance de la mère comme de la narratrice – et du lecteur.

Dominique Costermans est l’auteur d’une demi-douzaine de recueils de nouvelles. Elle signe ici un premier roman au style clair et à l’architecture subtile.
En librairie le 10 février 2017

Les premières lignes
« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? Il a quelque chose à te montrer. »
Le bureau de Papa, c’est un endroit un peu solennel. On ne s’y rend que sur invitation. Le dimanche, Papa sort son porte-monnaie de sa poche et tend une pièce à sa fille aînée, pour sa tirelire. Parfois il est question d’une récompense après un beau bulletin. Plus souvent d’une punition, pour une mauvaise note en conduite par exemple. C’est alors un sale quart d’heure à passer, comme la fois où il lui a demandé de choisir entre la fessée et la punition. Lucie a choisi la punition. Avec pour effet qu’elle a été consignée dans sa chambre tout l’après-midi au lieu d’accompagner Maman qui était invitée à aller prendre le thé chez une voisine. Deux heures passées à se morfondre dans sa chambre aux tentures closes, à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de choisir la fessée. À froid, Papa n’aurait sûrement pas frappé très fort. Dans le pire des cas, ça n’aurait duré que quelques secondes. Tandis que là, la torture fut longue et cruelle. Allongée sur son lit avec interdiction de lire, Lucie avait eu le temps d’imaginer en détail la compagnie affable de la voisine, la délicate porcelaine dans laquelle elle servait le thé et le cake, ses compliments sur la jolie robe que Maman venait de lui acheter, ou sur ses bonnes manières. Car malgré ses incartades scolaires, Lucie savait se tenir en société.
Mais aujourd’hui, en grimpant la première volée d’escalier, elle est confiante. Le ton de Maman, sérieux mais calme, laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une punition (d’ailleurs, Lucie ne se souvient d’aucune bêtise récente, mais ça, tout bien pensé, ce n’est pas vraiment un critère). La porte du bureau de Papa est entrouverte ; elle entre sur les pas de sa mère.
Papa est debout près de son bureau sur lequel il a disposé une douzaine d’images pieuses en éventail. « Nous venons de chez l’imprimeur, dit-il. Voici quelques souvenirs de communion. Dis-nous lesquels te plaisent. »

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Le silence de Belle-Île – Laurence Bertels

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La quarantaine discrète, Cédric ne s’est jamais senti aimé par sa mère, ni par sa grand-mère, ni par son épouse. Et l’être dont il est le plus proche, son grand-père, Jacques Le Garrec, notaire à Saint-Pierre-Quiberon, s’éteint à l’âge de quatre-vingt-trois ans.
Présent sur la presqu’île au moment du décès, Cédric y restera jusqu’aux funérailles, aux côtés de Clarisse, la jeune dame de compagnie de son grand-père.
Sept jours qui bouleverseront son existence.
La lecture du journal intime de sa grand-mère, devenue muette au lendemain d’un naufrage, ébranlera toutes ses certitudes, d’autant que Clarisse, elle aussi, se révélera bientôt sous un autre jour.
Ce roman tout en retenue, qui laisse au lecteur sa part d’imaginaire, nous emmène de Saint-Pierre à Belle-Île-en-Mer à travers trois générations.

Laurence Bertels est journaliste au service culturel du quotidien La Libre Belgique. Le silence de Belle-Île est son second roman, après La solitude du papillon paru en 2013 aux Éditions Luce Wilquin.
En librairie le 10 février 2017

Les premières lignes
Là, sur la grève, entre chien et loup, à l’aube de l’hiver. C’est là qu’il aimait se promener, s’arrêter, frissonner, repartir ensuite. Fouler ce chemin qui n’en était plus un, heurter un caillou, respirer l’air sapide, errer au gré du vent vivifiant de la Côte Sauvage. Puis, regarder la mer se fracasser sur les rochers, se retirer pour mieux revenir dominer cette lande de terre échancrée qui s’offrait à ses assauts.
Cette côte inhospitalière, cette succession de falaises déchiquetées, cette alternance de grottes, de crevasses et d’anses de sable avaient bercé son enfance. Comme le chant du pipit maritime. Tellement plus doux que la voix rauque de la mouette qui se posa là, à l’instant, quelques mètres plus bas. Il l’observa pour se détourner de sa peine. Il était fasciné par la grâce de ses mouvements. D’apparence dodue, elle s’affinait en allongeant le cou, plongeait le bec dans une flaque d’eau, recommençait l’opération à plusieurs reprises, imperturbable. Puis elle redressa la tête, gonfla le thorax, lui tourna le dos et traversa la crique en se dandinant. Avant de rebrousser chemin pour attraper une proie indéfinissable de là-haut, trop grande pour elle. Elle s’acharna, picora à nouveau, se lassa, s’approcha de l’eau, déploya ses ailes et, majestueuse, rasa les flots avant de prendre son envol et de l’abandonner. Il le regretta. Il aurait voulu l’admirer pendant des heures.
Il poursuivit sa promenade et prit le temps de s’imprégner de chaque parfum, nuage et souffle de vent.
Dès qu’il le pouvait, Cédric revenait en Bretagne, chez son grand-père, dans cette bâtisse qui surplombait la mer, à la croisée des plages. Lui, l’insomniaque, dormait alors comme un enfant dans cette chambre remplie de souvenirs, dans ce lit d’antan en chêne massif comme le reste du mobilier.

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