André Beem – Loxias

Un homme consacre la plus grande part de sa vie à étudier l’oeuvre d’un philosophe ancien, dont on ne possède que de rares fragments et dont l’existence même a jusqu’alors été plus d’une fois niée par des savants, pour découvrir sur le tard que sa propre existence lui échappe et, n’ayant en somme eu d’autre témoin qu’elle-même, ne pourra pas davantage être jamais prouvée. Il ne s’est pas vu vivre, il doute d’avoir vécu. Les collègues qui, au début de sa carrière, pour le taquiner, regrettaient de voir ce jeune professeur enthousiaste consacrer tant d’efforts et de temps à controuver un Loxias qui, selon eux, n’était qu’une ingénieuse mystification ne se trompaient qu’à demi : grâce à lui, il s’inventait chercheur et penseur lui-même, à l’instar de ces artistes qui peignent ou écrivent dans le seul but de devenir peintres ou écrivains, ou à tout le moins passer pour tels et pouvoir s’admirer sous ce nom.

Les premières lignes
Je sais à présent que je ne terminerai pas mon étude sur le Pseudo-Loxias, et que je ne publierai pas davantage l’édition de ses fragments à laquelle je travaille depuis tant d’années. Je devrais en ressentir de l’amertume ou du chagrin, et n’éprouve qu’un sentiment de vide, pareil, peut-être, à celui d’un prisonnier à qui une trop longue captivité, pendant laquelle il rêvait à la liberté, lui en a ôté non le goût, sans doute, mais l’usage, en sorte qu’il la trouve inutile, absurde, sans saveur, le jour qu’elle lui est rendue, parce qu’il n’en sait que faire dans un […]

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