Françoise Houdart – Tu signais Ernst K.

Traductrice de formation, Françoise Houdart a enseigné l’allemand dans l’enseignement supérieur jusqu’au jour où elle a décidé de vivre, sinon de sa plume, du moins avec et par elle, une existence dont elle seule gardera la maîtrise du temps. Neuf romans, tous publiés chez le même éditeur – «La vie, couleur saison», «La part du feu», «Camino», «Quatre variations sur une fugue», «… née Pélagie D.», «Femme entre quatre yeux», «Belle-Montre», «Textes pour la gisante» et «La petite fille aux Walalas» – constituent à ce jour son œuvre en prose.

Février 1917. Juliette avait regardé le jeune soldat allemand qui se présentait à elle, muni d’un ordre de réquisition de logement sous son toit, avec un étrange sentiment fait de peur et de pitié. «Je m’appelle Ernst K.», c’étaient les seuls mots qu’avait pu réunir ce gamin de dix-neuf ans à peine, dans un mauvais français fortement teinté de cet accent exécré qui donnait la nausée. Il était entré dans la maison avec sa panoplie de combattant en sursis : désormais l’ennemi avait un nom. Il partagerait la sphère intime de la famille. Il dormirait dans la chambre contiguë ; si proche que la vie se règlerait au seul métronome de ses pas dans l’escalier et sur le plancher de la chambre.
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Les premières lignes
Tous le ressentaient ; cela venait de la terre même, la terre gelée ; cela se propageait sous la surface, comme un serpent d’eau ; cela grimpait le long des jambes, agitait les tourbes des ventres et plantait ses griffes dans la chair. Quelque chose approchait. On l’entendait descendre de son repaire, ce maudit pays d’outre-Rhin dont on savait la barbarie, colossal mille-pattes frappant le sol de ses milliers de bottes. Le piétinement sourd retentissait à l’infini dans les poitrines serrées sous des châles de laine noués dans le dos, et la mémoire du terrible, toute recroquevillée dans les cœurs, se mit à suppurer. Les revoilà !… murmurait-on dans la foule massée le long des trottoirs de la rue François Dorzée, depuis la ferme du haut du tournant. Les barbares… Les Huns… Les revoilà !

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