Seuls les échos de nos pas – Françoise Pirart

Le début
Dans la nuit glaciale de ce début novembre, tout est calme sur l’aire d’autoroute. Monstres au repos, les camions et semi-remorques sont alignés dans l’obscurité. À l’aube, les chauffeurs quitteront leur cabine pour boire un café à la station-service et bavarder un peu avant de reprendre la route. Il n’y a pas un chat, même pas un type qui fait les cent pas pour se dégourdir les jambes après les kilomètres de bitume passés dans l’habitacle exigu. L’endroit est anonyme, désolé. On ne s’y arrête que contraint par la fatigue ou par le règlement qui astreint les routiers à prendre des pauses régulières.
La voiture roule lentement, se gare non loin des camions. C’est un break, sans doute de couleur noire, mais qui pourrait l’affirmer par une nuit aussi sombre ? À son bord, une femme. Pendant un temps, elle laisse tourner le moteur. Personne ne peut apercevoir ses gestes nerveux, la rotation de son buste quand elle se retourne pour prendre ou déposer un objet sur le siège arrière. Si le plafonnier du break était allumé, l’homme qui ne dort pas distinguerait les mouvements, les jambes fuselées, les mains pressées l’une contre l’autre. La fine silhouette s’extrait du véhicule. Portière claquée, quelques pas sur l’asphalte… La femme marche vers la station-service, sans doute va-t-elle acheter une boisson chaude. Non, elle hésite, fait demi-tour, on pourrait croire que c’est une prostituée qui tapine, mais elle est trop loin des poids lourds, et seul l’homme qui ne dort pas peut la voir se diriger vers l’arrière du bâtiment, là où se trouvent les anciens urinoirs, rendez-vous des drogués et des putains. Le camionneur insomniaque ferme les yeux. Il aimerait chuter dans un sommeil profond, mais son obsession l’entraîne, et dans sa bouche, il sent déjà le goût amer de la mort.
Peut-être s’est-il endormi, il ne sait plus. Depuis que sa compagne l’a quitté avec leur enfant, il vit dans un monde flou aux contours brouillés. Combien de temps s’est-il écoulé depuis le moment où il a observé le manège de l’inconnue ? Elle aurait dû être revenue à sa voiture. Mais il n’y a personne dans le break. Alors l’homme, sur un coup de tête, ouvre la portière de son camion – un dix-neuf tonnes immatriculé en Espagne – et saute du marchepied sur le sol. Ses pas le conduisent dans la direction où il a aperçu la silhouette qui se fondait dans la pénombre, là où des fourrés inextricables forment un no man’s land laissé à l’abandon.
Et il scrute, chasseur à l’affût. Il a envie de sexe. Comme jamais. Celle qu’il aime encore est si loin, elle lui a dit qu’elle ne reviendrait plus, que tout était fini entre eux. Maintenant, il voudrait posséder une femme, n’importe laquelle, pour se venger, pour se punir. L’inconnue va arriver d’un moment à l’autre, il le pressent. Il l’obligera à se taire en lui plaquant la main sur la bouche. Il imagine les seins durs sous la veste épaisse, le va-et-vient des corps, les cris étouffés. Il imagine.

Cinq jours plus tard, quand un préposé chargé de l’entretien des lieux se penche vers le sol pour ramasser une cannette vide, il est intrigué par une forme oblongue.
Il ne sait pas encore que l’objet a appartenu à celle que la presse surnommera la disparue de Saint-Vens.

2

Il était près de quatre heures du matin quand je me suis affalée sur la banquette du taxi. Le chauffeur se montrait peu bavard, cela m’arrangeait bien. De temps en temps, il jetait un coup d’œil dans le rétroviseur. À imaginer ma dégaine, cheveux en pétard et mascara dégoulinant, je faillis éclater de rire. Je devais avoir l’air d’une vieille pute avec ma jupe trop courte, mes talons aiguilles, mon blouson de cuir étriqué bâillant sur la naissance des seins, tout l’attirail dont je m’étais affublée pour cette stupide soirée filles. De filles, nous n’en avions plus vraiment l’apparence et encore moins l’âge. La plupart de celles qui appartenaient à notre petite bande approchaient des trente-cinq ans. Benjamine, je venais de fêter mes trente ans. À notre Anaïs, à notre baby ! s’étaient écriées mes amies en me portant un toast. Quelle curieuse habitude, presque malsaine, de s’obliger à sortir chaque mois avec les mêmes personnes : anciennes fréquentations de l’université, vagues connaissances rencontrées à des soirées… Cette fois, nous avions décidé de commun accord qu’il n’y aurait aucun homme. Donc aucune tentative de drague, aucun aparté qui pourrit l’ambiance et alimente les petites mesquineries. L’idée m’avait plu. Depuis ma séparation d’avec Julien un an plus tôt, je m’étais habituée à l’absence de sexe, plus rien ne m’attirait chez un homme, du moins le croyais-je, et encore moins chez une femme. Ces sorties régulières dans des bars et des boîtes de nuit me ruinaient. J’entends par là une ruine morale et physique. Car de l’argent, j’en possédais plus qu’en suffisance pour une célibataire dont les parents s’étaient montrés généreux. Quand cesserais-je enfin ces folies, ces… dépravations ? Lorsque je serais devenue une épave ?
Machinalement, je sortis une cigarette et la portai à mes lèvres. Le taximan conduisait avec souplesse et dextérité, j’aurais voulu demeurer avec lui dans ce cocon rassurant, que cela ne s’arrête jamais jusqu’à la mort. Je n’allumai pas la cigarette. Malgré l’alcool ingurgité – et Dieu sait combien nous en avions bu, les copines et moi ! –, j’étais très lucide. L’ivresse rend parfois les idées limpides. Nous avions emprunté le quai des Charbonnages en longeant le canal, nous allions bientôt rejoindre les tunnels de la petite ceinture qui encercle Bruxelles. Le temps s’étirait. J’ôtai mes chaussures. Les jambes étendues sur la banquette, le dos appuyé à la portière, je fermai à demi les yeux.
La voiture s’engouffra dans un tunnel puis dans un autre, les lumières tournoyaient sous mes paupières. En cette froide nuit hivernale, le taximan avait mis le chauffage à fond. La chaleur m’apaisait. Je réfléchissais. À mon avenir. Écrire… voilà sans doute la seule chose dont j’étais capable, mon père n’aurait pas manqué de me le dire : ma petite Anaïs, blablabla… Un nouveau roman ? Pourquoi pas. Ou alors, rédiger sous pseudonyme de longs articles de fond qui m’occupent l’esprit des journées entières ? C’était tentant. J’avais gardé quelques contacts avec des directeurs de revues littéraires qui avaient apprécié mes qualités de critique. Mais reconnaissons-le, j’étais grillée. Trois ans plus tôt, on avait porté aux nues mes papiers dévastateurs sur tel ou tel écrivain branché. Une jeune journaliste armée d’une plume aussi acerbe ! La cruauté fait vendre. À présent, il me fallait montrer profil bas, avancer mes pions un par un, jouer l’hypocrite et mendier comme une pigiste débutante.
Le taxi s’était arrêté devant l’immeuble où j’habitais, dans un quartier plutôt calme. Avec une fébrilité inquiète, je cherchai mon portefeuille. La main plongée dans mon éternel sac fourre-tout – le genre d’accessoire qui vous rend folle parce qu’on n’y retrouve jamais rien –, je bredouillai quelques excuses. Le chauffeur ne manifestait aucune impatience. Il ne tournait même pas la tête vers moi, il regardait droit devant lui à travers le pare-brise déjà embué par nos haleines. Et soudain, dans un élan, je lui demandai de redémarrer. Il pouvait aller où bon lui semblait, peu importait la destination, je le paierais grassement, je lui montrais mes billets de banque d’un air assuré. Ma démonstration dut le convaincre. La voiture se mit à rouler. Je ne sais pourquoi, le compteur ne tournait plus. Combien de kilomètres avons-nous parcourus ? Je n’en ai aucune idée. Le temps s’étirait, il n’y avait plus de repères, mes pensées se diluaient dans un rêve éveillé.
Le moteur ronronnait, doux et apaisant, jamais je ne m’étais sentie aussi bien, la voiture poursuivait sa route à travers des quartiers inconnus, une vaste plaine monotone de champs et de prairies, peut-être avions-nous quitté la ville sans même que je m’en rende compte.
Elle a disparu, prononçai-je soudain. Ma voix rauque, abîmée par l’alcool et les cigarettes de cette soirée idiote, eut une curieuse résonnance. Elle a vraiment disparu. Vous… Vous me croyez, n’est-ce pas ? Et comme le taximan restait muet, j’ajoutai : Elle s’appelle Coline.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *