Dans le bleu de ses silences – Marie Celentin

Le début
«…Les choses étant ce qu’elles sont et la science tâchant obstinément d’appréhender l’ensemble de ce qui est, un individu doté d’intelligence n’aura nulle peine à concevoir que les caractéristiques des excréments ne soient pas seulement déterminées par la taille de ceux qui les produisent, mais que leur texture comme leur aspect dépendent avant tout de la nature des aliments ingérés, puisque, comme vous le savez, ces derniers en constituent une sorte de résidu… »
Ainsi pontifiait Nebka, esclave de son état et bavard par mimétisme intermittent avec tous les autres habitants d’Alexandrie. Tout récemment – et officieusement – promu chef de l’équipe de nettoyage de la Voie Canopique, il orchestrait la chorégraphie des brosses et des pelles qui raclaient le sol et dont les crissements cadencés montaient vers le firmament scintillant. Autour de lui s’affairaient ses subalternes d’une seule nuit, aussi esclaves que lui et pareillement égyptiens. Comment en effet une tâche aussi vile eût-elle pu incomber à une autre ethnie qu’à celle des indigènes ? En dépit du caractère ingrat de ladite tâche, Nebka prenait ses responsabilités très au sérieux, ce qui ne l’empêchait nullement d’ergoter tout en jouant de la balayette : « Ce raisonnement peut évidemment être appliqué en sens inverse : de l’observation des déjections, on peut aisément déduire l’espèce du producteur. En d’autres termes, mon cher Oubainer, je suis au regret de devoir te corriger : cette matière fécale qui t’intrigue ne peut en aucun cas avoir été produite par un oryx. J’en veux pour preuves les indices suivants : … »
Nebka, grave et ridicule, demeura insensible au silence que lui opposaient ses compagnons et, tandis que les autres s’activaient, poursuivit obstinément son verbiage plus ou moins plagié sur celui des savants qu’il côtoyait quotidiennement. Peut-être la nuit avancée et l’épuisement qui cernait tous ces visages basanés justifiaient-ils à eux seuls la relative indifférence que rencontrèrent ces explications éclairées ?
Non, bien plus surprenant fut le sérieux que conservèrent Oubainer et les autres : une sarcastique injonction divine, couplée au poids inexorable de l’accumulation des ans, avait rendu leur chef affreusement bossu, faisant de lui une créature au moins parfaitement configurée pour la contemplation de l’infime. Sa difformité comme ses préoccupations dérisoires – qui semblaient liées – invitaient au rire. Pourtant, personne ne le railla, et personne ne le rabroua non plus.
Il faut croire qu’en cette nuit printanière, Nebka inspirait un respect sincère à ceux qui s’étaient spontanément rangés sous ses ordres. En fait, son statut de passeur de mémoire lui garantissait, en toutes circonstances, la patience et même l’affection de ses compagnons de servitude. Nebka, originaire de Péluse, était assez âgé pour avoir, de son propre aveu, croisé deux fois le grand Alexandre en personne et, à l’époque lointaine où son dos encore intact lui permettait de regarder le contremaître droit dans les yeux tout en soulevant de lourdes charges, il avait pris part, de tous ses muscles contractés, à la naissance de la blanche Alexandrie. Il était à présent quasiment parvenu au bout des méandres inconfortables de son existence servile et ses radotages étaient tout ce qui lui restait, en même temps qu’une satisfaction diffuse que les autres, plus jeunes, n’avaient jamais pris la peine d’expliquer ou de justifier, tant cet éclat particulier qui faisait encore briller le regard du vieil homme était pour eux une évidence avec laquelle ils avaient toujours vécu.
Bien sûr, comme tous les hommes de son âge, Nebka n’était pas peu fier d’avoir assisté à l’avènement de la ville-phare, la seule des trente-quatre Alexandries fondées de par le monde qui eût connu une destinée si rapidement éblouissante. Surgie des marais par le verbe démiurgique du plus grand conquérant que la terre eût porté, Alexandrie, cosmopolite et lumineuse, était devenue en deux ou trois générations un indéniable symbole de pouvoir et de prospérité, attirant de ses chants polyglottes les marins, les intellectuels et les marchands des quatre coins de l’œcoumène.
Mais le fin sourire de Nebka et son assurance communicative avaient une autre raison : si personne ne se sentait l’audace de l’inter­rompre, c’est parce dans sa silhouette esquintée vibrait un reste de l’âme du Royaume des Deux Terres. Il avait connu l’Égypte d’autrefois, celle d’avant l’arrivée des Grecs et des Macédoniens. Il suffisait de regarder ses mains arthritiques et pourtant vaillantes pour y déceler l’empreinte d’un temps inéluctable mais sur lequel aucun changement, jamais, n’aurait d’emprise. Nebka était encore assez vivant pour rappeler, même quand il lui arrivait inopinément de garder le silence, que le fils de Philippe de Macédoine n’avait fait que passer en Égypte. Il y avait séjourné six mois, puis avait délégué ses pouvoirs : poursuivant sa course éperdue vers les confins du monde, il n’avait jamais vu de ses yeux la capitale dont il avait esquissé les plans. Avant lui, d’autres rois étrangers, Perses achéménides, Nubiens ou Hyksôs, avaient cru glaner un brin d’éternité en prenant le titre de pharaons, mais vint-cinq siècles d’histoire avaient eu raison de leur intempérance. En surface, la donne avait beau changer, jamais le Nil ne s’était mis à couler à l’envers, pas plus que ne s’était inversé le cycle des saisons. Quant aux autochtones, ils étaient toujours demeurés sur la terre de leurs ancêtres, constamment fidèles à leurs dieux et courbant plus ou moins l’échine, selon les circonstances.
Oui, Alexandre et ses successeurs, les deux premiers Ptolémées, avaient accompli l’un ou l’autre tour de force, mais qu’était la création d’une ville au regard de la plus ancienne civilisation du monde ? Alexandrie était jeune encore, elle avait tant à prouver, et toute une légende à construire. Les paysans de la vallée du Nil étaient plus coriaces que tous les caprices divins qui font et défont les rois, ils seraient là bien après le départ des Hellènes, et longtemps après l’arrivée d’autres étrangers : il leur suffisait d’accepter d’être des témoins, comme Nebka. Et de toute façon, sans leur ténacité et leur courage, rien de grand ne pouvait se faire dans ce royaume. C’étaient eux qui, au fil des siècles, avaient tiré des crues annuelles la survie du pays tout entier, c’étaient eux aussi qui avaient bâti de leurs mains les œuvres de démesure dont les rois se faisaient une demeure à jamais, et c’était encore une fois grâce à leur fidélité et à leur compétence qu’au cours de la journée qui venait de s’écouler, le second Ptolémée avait été en mesure d’écrire un autre chapitre grandiose – et inoubliable, si les Dieux le voulaient – de l’histoire de sa jeune dynastie.
Tout de même, appartenir au petit peuple des yeux baissés comportait d’inévitables inconvénients. Ainsi, Nebka, Oubainer, Memisebou et leurs congénères devraient-ils se contenter d’imaginer ce qu’avait été la Grande Procession qui avait pris place sur cette même Voie Canopique, quelques heures auparavant : leur univers propre se limitait strictement à l’envers du décor, aux préparatifs fiévreux et aux lendemains de veille, aux dessous des chars et à l’arrière des convois. Pour avoir participé à l’élaboration de l’évènement, ils savaient, bien sûr, qu’à l’occasion de l’inauguration de cette deuxième édition des Ptolémaia, un long cordon de merveilles inédites s’était déroulé, de l’aube au couchant, du palais royal au stade, d’une extrémité à l’autre de la ville. Ils savaient également que les richesses déployées ce jour-là avaient dépassé en quantité et en extravagance tout ce que la créativité humaine eût pu concevoir. Et si Nebka s’était fait une spécialité des propos scatologiques, c’est parce que lui-même et son équipe, attachés parmi des dizaines d’autres à l’entretien du zoo royal avant d’être ponctuellement affectés au service d’ébouage, avaient appris à connaître par son surnom, son régime alimentaire et ses manies chacun des animaux qui avaient figuré dans le défilé.

5 réflexions sur « Dans le bleu de ses silences – Marie Celentin »

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  4. Schartz Lucy

    Un livre exigeant, pointu dont chaque mot est choisi avec soin. Une longue saga riche en personnages et en réflexions sur la vie, la mort, le devoir, le pouvoir, l’amour et l’amitié.

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  5. Arlette

    Bon vent à Marie et à « Dans le bleu de ses silences ».
    Que ce livre fasse bonne impression aux acheteurs et qu’il ait bientôt des petits frères.

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