Un endroit d’où partir | 2. Une vierge et une cuillère en bois – Aurelia Jane Lee

Le début
Près de quatre mois s’étaient écoulés depuis que Juan avait frappé à la porte du couvent de Nuestra Señora de la Inmaculada Concepción, lorsqu’il en sortit pour la première fois, chargé de provisions soigneusement préparées par la sœur Dulce et qui devaient lui permettre de ne pas revenir avant trois ou quatre jours. Il trouva ce qu’il cherchait dans un village distant de quelques kilomètres, chez divers artisans. En empruntant chez les uns et chez les autres, il finit par rassembler tous les outils nécessaires ; il promit de tout rapporter et nota donc ce qu’il avait pris à chacun, ainsi qu’où se situaient leur maison ou leur atelier. Sur la route du retour, il trouva le dernier élément qui lui manquait, lequel le ralentit fortement dans sa marche : un rondin long de près d’un mètre cinquante qu’il fit rouler devant lui, jusqu’à l’entrée du couvent.
Il réintégra alors sa cellule et se mit avec ardeur à écorcer, équarrir, tailler, raboter, limer, comme il avait appris à le faire auprès des artistes de la caravane, quand il confectionnait des objets religieux pour un peu mieux gagner sa vie. Il n’avait jamais travaillé sur une aussi grosse pièce et, dans les premiers jours, il s’inquiéta beaucoup à l’idée d’enlever trop de matière. Avec le bois, on ne pouvait pas revenir en arrière, recoller les morceaux, remodeler : il fallait tricher ou recommencer à zéro, avec un nouveau rondin. Il progressa donc lentement, avec circonspection, s’adonnant à de savants calculs que lui avait enseignés Don Isaac, traçant des repères, y réfléchissant même la nuit. Il ne sentait plus ses mains le soir venu, quand il se couchait enfin, mais la silhouette commençait à prendre forme. Les sœurs, qui se relayaient pour déposer la nourriture, l’eau et le savon, ne passaient chacune que tous les trois ou quatre jours, et elles découvraient d’une fois à l’autre l’esquisse à un stade nettement plus avancé. Elles en parlaient entre elles. Il n’y eut très vite plus de doute : elles assistaient à la naissance d’une Vierge.
Juan avait les doigts fins, et ses mains s’étaient abîmées et endurcies au travail du bois. Il avait fini par obtenir une ébauche qui le satisfaisait. Il entamait à présent une nouvelle étape qui demandait une autre sorte de précision. Les sœurs craignaient plus que jamais de le déranger et cherchaient à s’éviter la vision, par trop sensuelle, de Juan serrant la Vierge entre ses cuisses et sculptant les replis de sa tunique, la tête penchée sur son sein – on ne voyait plus alors que l’énorme touffe noire de ses cheveux hirsutes et ses longues jambes brunes enserrant le corps de bois. Les sœurs posaient la gamelle de fer blanc loin de Juan, à l’abri des copeaux qui tombaient en une pluie continue, et, les yeux fermés, s’en allaient d’un pas furtif et rapide rejoindre la chapelle ou leur ouvrage. La Mère Paz les avait suffisamment sermonnées tout au long de leur jeunesse ; elles n’avaient jamais rien compris à ces mises en garde avant d’avoir vu Juan, ses yeux tristes et ses mains d’artiste, avant d’avoir perçu l’énergie et la chaleur qui se dégageaient de son jeune corps et le trouble que suscitaient ses longs silences. Maintenant, elles comprenaient enfin tout ce que la Mère Paz avait voulu signifier avec ses histoires de serpent, de tentation, la brûlure du soleil et tant d’autres métaphores restées à ce jour sans référent.
Fuyant la vision de l’artiste, elles ne purent bien observer l’œuvre, l’un et l’autre étant indissociables : ils formaient ensemble une unique silhouette bien étrange, Juan paraissant lui-même fait de bois et la Vierge semblant peu à peu prendre vie dans ce corps à corps créatif.
Tout en sculptant, Juan méditait, et ses pensées, étrangement, à présent qu’il était seul et séparé de Remedios, revenaient de plus en plus souvent à Clara Luz. Cela faisait plus de deux ans maintenant qu’il l’avait quittée. Comment avait-il pu partir ainsi, du jour au lendemain, alors qu’ils s’aimaient ? De quoi avait-il eu peur ? Qu’avait-il recherché ? Quoi que ce fût, il ne l’avait pas trouvé, lui semblait-il. Les deux années avec Remedios avaient été belles et pleines, pas totalement insensées, mais en tout cas elles étaient finies. Il n’était pas l’homme qu’elle aimait et qu’elle croyait connaître, il s’en était aperçu brutalement. Il était curieux que, de sensations qui avaient été si fortes sur le moment, il ne restât finalement rien.
Avec Clara Luz, tout avait été neuf, éclatant, puissant, il s’était découvert ; elle-même semblait tout expérimenter pour la première fois. Il s’était senti meilleur que jamais. Se pouvait-il que tout cela ait eu si peu de valeur, fût si fragile, et que la seule apparition de Remedios, un soir, seule en scène, ait pu suffire à y mettre fin ? Remedios valait-elle un tel sacrifice ? Juan n’avait-il pas simplement agi en écervelé et trop rapidement ? Bien sûr, il s’était retrouvé coincé par une suite d’évènements, mais certains auraient assurément pu être évités. Il n’avait pas pris le temps de réfléchir et s’était convaincu par après que, l’eût-il fait, il serait tout de même parvenu à la conclusion qu’il était préférable de partir avec Remedios.
Aujourd’hui, cependant, il en doutait. À présent qu’il pouvait observer les choses avec plus de recul, qu’il avait vécu avec Remedios et qu’il l’avait elle aussi quittée, la situation était bien différente. Ce n’était plus le même choix qui s’offrait à lui. Il avait eu le temps d’y penser et il l’avait encore – autant qu’il le voulait.
Et d’ailleurs, à quoi cela servait-il ? Il les avait perdues toutes les deux. Clara Luz était peut-être mariée. Elle devait avoir pas loin de dix-neuf ans. Que pensait-elle de lui ? Elle devait lui en vouloir et le détester après ce qu’il lui avait fait. Elle avait dû être très triste aussi. Il espérait qu’elle allait mieux. Il avait en réalité du mal à imaginer Clara Luz sans lui. Et pourtant, il était lui-même responsable de cet état de fait. Ils auraient pu vivre ensemble, d’une façon ou d’une autre, tout avait été possible. Et maintenant, la seule chose qui était certaine, c’était qu’ils ne le feraient pas. Jamais.
Juan se rendait compte qu’il avait irrémédiablement gâché les choses, car on ne revient pas deux ans et demi plus tard reprendre un amour là où il en était. Il avait changé, pendant ce temps-là. Et Clara Luz certainement aussi. Ils ne trouveraient peut-être même plus de raisons d’être encore amoureux.
Il fallait à présent tenter d’oublier tant l’une que l’autre. Et cependant c’étaient leurs deux visages, celui de Remedios et celui de Clara Luz, qui se fondaient en un seul dans les traits de la madone auxquels Juan travaillait sans relâche. Il était terriblement doué, à moins que ce ne fût la main de Dieu qui agît directement à travers lui : le résultat était saisissant de beauté. On avait rarement vu une Vierge aussi paisible. Peut-être n’était-elle pas très maternelle, et rien sur son visage n’indiquait la souffrance, ni dans son regard la compassion. Elle n’avait rien d’une mater dolorosa, de celle dont Juan portait le nom. C’était peut-être une effigie de l’annonciation, avant même que l’ange parlât. C’était étrange : c’était elle, et ce n’était pas elle. Ce que Juan avait sculpté, c’était une présence, féminine, très intense mais tranquille, un peu comme celle des fleurs ou de certains animaux, quelque part entre l’antilope et la vache. C’était l’amour, la sensibilité et l’intelligence. L’absence de jugement. L’être, le don. La paix.
Et toujours il pensait à Clara Luz. Comme si, maintenant que Remedios n’était plus là pour l’empêcher d’y songer, maintenant qu’enfin seul, vraiment seul, il se devait de réfléchir à ce qu’il avait fait, son premier amour refaisait surface et le hantait. Toutefois, Remedios ne s’effaçait pas complètement. Elle aussi, il l’avait quittée brusquement, poussé par une impulsion qu’il ne s’était pas encore bien expliquée. Il s’était senti mal. Comme si quelqu’un lui avait tendu un miroir qui ne renvoyait pas l’image à laquelle il était habitué. Il ne s’était pas reconnu et cependant, oui, c’était bien lui. Mais il ne s’était pas vu devenir cet homme-là, il ne voulait pas devenir cet homme-là, il voulait prendre le temps de réfléchir – pour une fois – avant de s’engager dans une nouvelle voie. Il avait eu besoin de se retrouver seul.
Et maintenant, il voulait savoir qui il était, il voulait retrouver ses origines, il voulait retourner au passé et interroger son enfance. Il voulait revenir au couvent de Santa María de los Siete Dolores, revoir le lieu dont il portait le nom. Où était-ce ? Au sud. Très loin. Il allait devoir reparcourir des routes, traverser des villages, migrer de couvent en couvent jusqu’à celui-là. Il espérait y retrouver la sœur Mercedes, celle qui l’avait élevé. Il se souvenait des autres aussi : la sœur Socorro, la sœur Ana Cruz… Et le père Gabriel. Il n’aurait pas pu peindre leur visage, il se les rappelait plutôt comme des ambiances, des couleurs, des façons d’être bien à eux. Il se souvenait de certains évènements : la fois où il avait noyé sa bible dans l’eau bénite et la fois où le père Gabriel lui avait interdit d’encore tuer des animaux, ou même de les ramasser morts pour son herbier d’insectes. Il se souvenait aussi des allées couvertes du cloître, des statues et des bas-reliefs et des inscriptions dans l’église, dans la chapelle où avaient lieu la plupart des offices ; il avait en tête quelques images figées de la cuisine, du potager, des couloirs… Cela faisait douze ans qu’il n’avait plus vu tout cela.

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