Petite fantôme – Mathilde Alet

Le début
Gil est assise à sa place habituelle sur la banquette orientée fenêtre. Elle ne s’inquiète pas tout de suite du vide de l’autre côté de la table. Des deux sœurs c’est Jo, la retardataire. Pendant les premières minutes d’attente, Gil observe toujours le skaï rouge défraîchi et déchiré par endroits de la banquette encore libre, laissant s’échapper une mousse synthétique brunâtre. Elle pense à toutes les fesses qui s’y sont avachies, les leurs exclusivement les mercredis à seize heures, à la transpiration collante des cuisses dénudées en été et à l’improbabilité évidente d’un coup d’éponge sur ce faux cuir poisseux. Après, elle jette un œil à l’horloge Ricard au-dessus du bar qui, à ce stade-ci, indique en général seize heures trois. Quoi qu’elle fasse, et même les jours de grève, de pluie ou d’oubli – dans sa vie aussi surgit l’imprévu –, Gil est toujours à l’heure. Pas en avance. À l’heure à faire peur. Aux rendez-vous vers seize heures, elle arrive à seize heures tapantes. Le temps de Jo est plus élastique, moins horloger, plus personnel. Gil le sait bien mais n’amène jamais de livre, espérant chaque fois une soudaine ponctualité de sa sœur.
Elle se retourne pour attirer d’un geste l’attention du serveur. Accoudé au bar, les yeux rivés sur le journal sportif, Paul ne lui accorde pas un regard. Il ne se donne jamais la peine de venir prendre sa commande avant l’arrivée de Jo. Gil en éprouve une rancœur tenace à l’égard du bonhomme, un serveur vieillissant plus bourru que méchant, dont le tablier blanc impeccablement noué autour des hanches contraste avec la vétusté de son café. Avant de devenir gérant d’un établissement aux allures de bar du coin, Paul a officié dans la restauration de standing. C’est du moins ce qui se raconte dans le quartier, mais personne n’en sait davantage. Il a gardé de cette époque une coquetterie des tabliers amidonnés et une obsession de la propreté des sols. Après chaque départ de client, il frotte à la serpillière le revêtement en carrelage gris fendu par endroits. Gil maugrée : les serveurs, tous les mêmes ! Ils ont des œillères ou quoi ? Comment font-ils pour résister au réflexe de lever les yeux quand un client gesticule, là-bas au fond ? C’est un moyen de surmonter le stress au moment du coup de feu, sûrement, mais Gil est encore seule à cette heure dans la salle. La concentration exclusive de Paul sur son journal ne peut s’expliquer que par sa paresse et par un état de vague mauvaise humeur permanente, juste suspendue à l’instant où entre Jo. Sur elle toujours il lève les yeux.
Il finit quand même par adresser un haussement d’épaules et un coup de menton à Gil qui se sent tout à coup drôlement existante, grande, fluorescente. Un instant plus tard, il dépose devant elle une bière et un thé sans bonjour ni rien. Jo prend toujours un thé. Quant à Gil, cette bière est davantage une réputation qu’une habitude. Et même si c’en est une, elle déteste qu’on l’y surprenne. Une habitude repérée, et la voilà devenue maniaque, rigide ou alcoolique. Elle voudrait être de ceux qui osent les esclandres : Scandale ! Ce n’est pas ce que j’ai commandé ! Je ne remettrai plus jamais les pieds ici ! Mais elle remettra les pieds ici dès le mercredi suivant, et Paul le sait bien. Gil décide quand même de ne pas boire la bière, à titre d’esclandre intérieur. Paul s’en retourne avec soupir vers le bar. Lui qui ne connaît rien à la mode roule pourtant le bas de son pantalon à la manière hipster, laissant apparaître ses chaussettes. Elles sont noires à liseré de couleur ce mercredi-là, elles étaient noires à rayures de couleur mercredi dernier. Parfois il porte les mêmes chaussettes qu’Arnaud, cinq euros quatre-vingt-dix-neuf le lot de cinq chez H&M, et c’est comme une faille pour chacun d’eux.

Chaque mercredi vers seize heures six, Gil a inspecté le skaï de la banquette de Jo, reçu deux boissons non commandées et noté la paire de chaussettes de Paul. Parfois le pantalon est trop long. Elle ne s’accorde le droit d’observer la place qu’à seize heures dix. À l’observation se mêlerait le guet, au guet l’impatience, à l’impatience l’inquiétude. Jo apparaîtrait alors, et ce serait encore Gil la coupable de ponctualité maladive ou d’angoisse de bonne femme. Mieux vaut patienter jusqu’à dix. Chaque semaine, il arrive à Jo des métros en retard, d’oublier ses clés, de croiser une connaissance, de tomber sur une affaire, ou il ne lui arrive rien et elle ne s’excuse pas. Sur la table, son thé infuse et refroidit hors de tout contrôle. Elle n’y touchera pas.
Gil se tourne vers le poster scotché au mur derrière le bar. Un Johnny jeune en tournée exceptionnelle tend la main vers elle sur une affiche jaunissante. Le scotch du coin inférieur gauche a lâché la semaine dernière. De sa banquette, Jo a vue sur Johnny. Le rockeur est le point de fuite de son regard, refuge de ses moments d’absence qui ressemblent à l’ennui. Jo n’apprécie pas ce café mais elle s’est habituée. C’est ce qu’aime Gil dans les habitudes : l’acceptation sans heurts de la laideur.
C’est elle qui a décidé du lieu de leur premier mercredi, il y a presque trois ans. Rendez-vous place du Pont, devant la boulangerie. Jo rentrait après une longue année d’expatriation en Chine et ne savait plus quel café, quel quartier fréquenter. La ville, comme transformée par son absence, ne lui ressemblait plus. Gil a choisi un coin neutre, un peu vilain, traversé à pas pressés par des gens encombrés de courses. Un quartier commerçant, trop classique pour être bobo, trop utilitaire pour être chic. Un quartier pour les gens du quartier. Personne ne traverse la ville pour aller y boire un verre. Place du Pont ?, a demandé Jo, tu es sûre ? Gil était sûre. Elle voulait un café quelconque à tendance PMU et machines à sous, sans carte de cocktails, bar à eaux plates ou cupcakes sans gluten. Un café qui pourrait être n’importe où et n’importe quand, n’aurait pas changé par leur délaissement. Jo était déçue mais muette, s’attendant à mieux mais polie. Quand la politesse s’est installée entre elles, Gil ne pourrait pas le dire. Peut-être dès ce premier mercredi, à commencer par un bonjour d’une simple bise. Malgré tout, elles sont revenues le mercredi suivant, et leurs rendez-vous hebdomadaires sont devenus si imperturbablement même lieu même heure qu’elles les appellent leurs mercredis, et ça suffit.

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