À l’abri des regards – Anne-Frédérique Rochat

Le début
J’ai trente-six ans aujourd’hui. C’est mon anniversaire. Mon anniversaire, comme on dit.
Dans la rue, quelques sapins décharnés me regardent passer. Pour eux, la fête est terminée. Et pour moi ?
Une odeur de pluie et de goudron mouillé me serre le cœur. Une nausée. Peut-être pas ça. Pas le temps. Rien à voir avec le temps. Évidemment.
Mardi cinq janvier.
Je regarde ma montre : sept heures trente du matin.
Je ne suis pas encore née. Ma mère n’est pas encore décédée. Mon père a toujours l’espoir que l’heureux événement vienne au monde sans encombre. Le drame, c’est pour après.
Dans deux heures et quarante-cinq minutes. Je nais, je respire, je crie, je vis : elle disparaît.
En attendant, je nage dans les eaux calmes du Léthé, elle pousse, elle hurle, ses entrailles se déchirent, je cherche l’entrée, ou est-ce la sortie ?
J’arrange mon écharpe autour de mon cou, un vent froid et pervers s’immisce sous mes vêtements. Je fourre mes mains gantées dans mes poches, j’accélère la cadence.
J’ai rendez-vous dans une demi-heure au dix-huit rue des Cyprès, cinquième étage, à droite en sortant de l’ascenseur.
Pourvu que ça marche, pourvu que ça marche.

J’arrive en avance, comme toujours. Tellement peur d’être en retard. Qu’on ne m’attende pas, qu’on parte sans moi.
Aujourd’hui, c’est moi qui pars. Je crois bien que c’est la première fois.
Même papa a dû me mettre dehors. « A ton âge, il faut prendre son envol, ça n’est pas sain de passer sa vie chez ses parents ! »
Assez ironique, quand on sait qu’après mon départ, il est retourné vivre chez sa mère, et qu’il y est toujours.
On peut dire parents, s’il n’y a pas eu de maman ?

La façade est jolie, c’est un vieil immeuble qui mériterait un petit rafraîchissement, mais c’est charmant. Il y a un café à quelques mètres, je pourrais entrer et commander un express. Je pourrais. Mais je ne le fais pas. Je m’assieds sur un banc à côté d’un lampadaire. Non, je ne pourrais pas, je ne peux plus. Les bistrots, les cafés, les restaurants, c’est terminé. Supporter le regard des autres, rester là, immobile à une table, faire semblant de lire ou de réfléchir, c’est au-dessus de mes forces. J’ai l’impression que tout le monde me regarde avec pitié, se rendant compte de mon malaise, mon embarras, ma gêne, ma maladresse. La pauvre, elle ne sait pas comment être au monde, elle baisse les yeux, transpire, rougit, ce n’est pas possible d’être aussi gauche.
Je me sens si lourde quelquefois.
Et toutes ces voix dans ma tête.
Et la petite fille tyrannique qui me regarde en riant.
Et maman.
Que dirais-tu ?
Il n’y a pas de quoi être fière.

Huit heures sonne au clocher de l’église. Il est temps.
Je pousse la porte en bois vert, grimpe les quelques marches qui me séparent de l’ascenseur, ouvre la porte, appuie sur le bouton du cinquième. J’aime les élévateurs, enfant déjà, je trouvais ça magique, comme un carrousel, un passage secret, une porte capable de m’emmener vers un autre monde. Je ne suis pas claustrophobe, c’est toujours ça.
À la maison, il n’y a qu’une cage d’escalier, en plus nous habitons au rez-de-chaussée.
Mais il y a un jardin, c’est bien pour les filles. Un jardin, une balançoire, et un pommier. C’est bien pour les filles. Que demander de plus ?
Une maman qui n’a pas peur de nous.
Elle n’a pas peur de vous, elle a peur d’elle-même.

– Tu seras là pour mon anniversaire ?
– Bien sûr, mon ange. On continuera de se voir, c’est juste… juste que je ne dormirai plus à la maison pendant quelque temps.
– Et s’il y a un loup sous mon lit, ou que je fais un cauchemar ?!
– Il y a papa, papa sait comment tuer les loups.
– Je ne veux pas les tuer ! Je veux juste leur faire peur ! Toi, tu sais leur faire peur sans les tuer ! Je ne veux pas que tu partes.

J’appuie sur la sonnette. Nous sommes au dernier étage. Sous les combles, c’est bien, c’est bien sous les combles. Pourvu que ça marche.
Un homme d’une soixantaine d’années m’ouvre la porte.
– Bonjour, je viens pour l’annonce.
– Bonjour, dit-il en me serrant la main, je suis Basile.
– Anaïs Bild, enchantée.
– Entrez, entrez seulement.
Ça sent la cire d’abeille et le papier d’Arménie. Je me retrouve dans un long couloir entouré de bibliothèques.
– Je vous montre d’abord la chambre peut-être…
– Comme vous voulez.
Il me conduit à l’autre bout du corridor et m’indique la porte de gauche.
– C’est ici.
Le plafond est en pente, mais on peut se tenir debout sans problème. L’ameublement est sobre, en bois brun foncé, du vrai bois à n’en pas douter. Mais ce qui me plaît le plus, c’est la couleur des murs, un rouge cramoisi qui a quelque chose d’enveloppant.
– La couleur, c’est ma fille, dit-il en haussant les épaules. Si c’est un problème, vous pouvez repeindre la pièce.
– Pas du tout.
– Elle a fini ses études, trouvé un travail, un petit ami, alors elle laisse tomber son « vieux » papa.
– Quel âge a-t-elle ?
– Vingt-huit ans.
Je souris.
– Oui bien sûr, je sais, il était temps.
Je regarde autour de moi, j’observe, j’imagine. Il y a deux fenêtres. Ce doit être lumineux quand il fait beau.
– Vous avez eu beaucoup de visites ?
– J’ai vu six personnes hier, mais je n’ai pas trouvé ce que je cherchais.
– Et qu’est-ce que vous cherchez ?
– Quelqu’un de calme, qui me donne confiance.
Soudain, je pense à Maëlis, je pense à Hilda, un frisson parcourt ma colonne vertébrale.
– Si elle vous plaît, elle est à vous.
– À moi ? Je vous donne confiance ?
– Oui. Et moi ? Et vous ? Vous partageriez cet appartement avec moi ?
– J’ai deux filles.
– Comment ça ?
– Elles sont avec leur papa, mais peut-être qu’elles viendront prendre un goûter une fois, ou même un repas.
– Ça ne me dérange pas.
– Alors j’ai la chambre ?
– Elle est à vous.
– C’est bien, oui, c’est bien, dis-je en regardant autour de moi pour m’habituer à cette idée, à ce nouveau chez moi.
– Je vous fais quand même visiter le reste de l’appartement, ça peut toujours servir, dit-il avec une pointe d’humour.
– Oui.
Je suis un peu déboussolée, j’ai chaud tout à coup et, dans mon ventre, je sens comme des coups de couteau, des crampes, c’est juste des crampes, ça va passer.
– En face, il y a ma chambre, dit-il, plus loin la cuisine…
J’essaie de respirer profondément pour évacuer la nausée qui commence à secouer mon estomac.
– Le salon, annonce-t-il en ouvrant une porte vitrée.
Les murs vert bouteille de cette pièce accentuent mon mal de mer, et lorsque je découvre les animaux empaillés qui l’habitent, je chavire, l’impression que tout remonte, que je vais exploser.
– Et les toilettes, où sont les toilettes ? dis-je avec une impatience qui surprend mon futur colocataire.
– À côté de la porte d’entrée, dans le recoin.
Je me précipite. Dieu soit loué, j’arrive à temps.
C’est fou, comme on se sent mieux après. Je me rince la bouche, le visage et les mains.

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