Cappuccino blues – Sarah Berti

Le début
Cela avait commencé comme une banale averse. Personne n’y avait prêté attention, ni les passants pressés de s’abriter, ni les automobilistes qui zigzaguaient entre les flaques. L’eau tombait, donc, drue, persistante, et la rivière grossissait tranquillement. Elle charriait ses flots boueux et rognait peu à peu les berges érodées.
Tout le pays se détrempait lentement, dans cette atmosphère triste et presque obscure des samedis pluvieux belges. Personne ne se risquait à sortir s’il n’y était pas obligé, la télévision devenait le centre de la vie, comme le feu au coin duquel les familles se rassemblaient autrefois. Les rares regards aux fenêtres se détournaient rapidement, lassés de ce crachin monotone.
Les petits rys débordèrent les premiers, dans l’indifférence générale, noyant les champs alentour, les fossés, les petits chemins reculés de la campagne rebecquoise. On était le samedi 13 novembre 2010 à dix heures du matin, et personne ne savait encore que la commune allait vivre la plus grande catastrophe naturelle de son histoire dans les trente heures à venir.

Markus N’Goyen n’était pas un pompier comme les autres. Il était commandant du Service régional d’incendie et, à ce titre, entendait bien diriger la manœuvre. Son mètre quatre-vingt-sept assorti de nonante-deux kilos de muscles déliés lui assurait le respect de la gent masculine et l’intérêt constant de ces dames, mises en appétit par sa peau sombre et luisante, sa barbe taillée en fines lignes marquant son ossature et ses épais cils recourbés. Il avait pour habitude de décider de tout et de n’admettre aucun compromis, et cette méthode, quoique lapidaire, n’en était pas moins d’une efficacité redoutable, tant avec les hommes sous sa responsabilité qu’avec les femmes qu’il croisait et séduisait sans pitié. Depuis les terribles évènements qui avaient marqué ses débuts professionnels aux États-Unis, il était parvenu à remonter la pente et à tenir ses démons à distance, justement grâce à ce fonctionnement intransigeant. D’un geste agacé, il secoua ces pensées destructrices et s’agenouilla pour vérifier le niveau de l’eau et comparer les cotes à celles relevées plus tôt, de dix en dix minutes depuis que l’alerte inondation avait été lancée.
Il avait été avisé très tôt lorsque les problèmes avaient débuté. Les pompiers de garde avaient en effet suivi à la lettre ses consignes et l’avaient prévenu directement. Ils n’auraient pas osé désobéir à leur nouveau commandant, tout auréolé de gloire américaine et de mystère. Logeant dans un appartement à Clabecq avec sa jeune demi-sœur, Markus n’avait eu que quelques centaines de mètres à parcourir au pas de course sous l’averse pour rejoindre les équipes aux abords du Hain, qui menaçait déjà de sortir de son lit. La rivière gonflée de boue et de branchages noirs courait vers son infini, sans se préoccuper des rivages encombrés qu’elle léchait un peu plus à chaque nouveau flot furieux. D’emblée, le commandant N’Goyen avait pris les choses en main, dispatché ses troupes, entamé les pompages, contacté les bourgmestres. Il avait vérifié sur son mobile les prévisions météorologiques via Buienradar, et celles-ci étaient alarmantes. Des pluies diluviennes étaient attendues sur le secteur durant toute la journée et les rivières n’absorberaient sans doute pas toute cette eau en si peu de temps. Même s’il tentait de montrer un visage serein pour ne pas effrayer ses hommes plus que nécessaire, il sentait que les prochaines heures ne seraient pas de tout repos. Autour de lui, les villageois inquiets scrutaient les flots, les mains jointes en une prière muette, immobiles sous la pluie glaciale, presque résignés.
Lorsque Markus l’avait appelé, le bourgmestre de Rebecq était déjà sur le terrain, surveillant la montée de la Senne sur son territoire, et il avait écouté attentivement les conseils du commandant, proposant de mobiliser d’ores et déjà des équipes pour préparer préventivement des sacs de sable. Markus avait promis de passer se rendre compte de la situation sur place lorsque les choses seraient sous contrôle à Ittre, première commune touchée. Il aimait les bourgmestres proactifs, ceux qui n’avaient pas peur de se mouiller. Lui aussi préférait l’action. Rien de tel qu’une inondation pour occuper son esprit et l’empêcher de penser au passé. Non, surtout pas.

La pluie battante semblait avoir encouragé tout le village à se réfugier dans les allées du Colruyt de Bierghes, et le supermarché était bondé, piétiné par des centaines de pas pressés. Un bonnet blanc descendu jusqu’aux sourcils, Tiziana Dallavera tentait de se frayer un passage vers les yaourts Vitalinea à la cerise, mais le monde entier devait avoir développé un besoin urgent de produits laitiers, car les caddies s’entrechoquaient au rayon frais, ne laissant aucune chance à quiconque de dépasser les ménagères organisées qui remplissaient leur charrette par fournées entières.
Tiziana n’aimait pas tellement faire les courses, surtout le samedi, et elle préférait souvent un petit détour chez ses parents ou sa Nonna le soir, histoire de trouver un délicieux repas sans passer par la corvée « supermarché ». Mais depuis que la vénérable Lada de Nonno Pino avait rendu l’âme (ou plutôt le moteur) sur la route des étangs deux ans auparavant, celui-ci ne se décidait pas à remplacer le véhicule de sa jeunesse. Malgré les supplications de toute la famille et les considérations tantôt techniques – « les nouvelles voitures sont bien plus faciles à conduire » –, tantôt économiques – « as-tu vu les promotions formidables au Salon de l’Auto ? » –, tantôt purement pratiques – « au moins, Nonna pourrait aller se balader » –, Nonno Pino tenait tête à son petit monde, bras croisés, la mine butée. Les Dallavera s’étaient donc organisés en conséquence, et chacun emmenait religieusement Nonna Teresa au Colruyt une fois par semaine, pour qu’elle rééquilibre les stocks et assure les traditionnels repas du dimanche. Aujourd’hui, Tiziana prenait son « tour de courses » et elle avait quitté sa couette bien chaude à huit heures et demie pour le petit-déjeuner d’anthologie que Nonna Teresa réservait à ses chauffeurs du samedi. Cappuccino crémeux, tartines au Nutella trempées dans du lait sucré, pain aux raisins, biscotti aux amandes amères, cornetti fourrés aux noisettes ou à la vanille, bref une table de contes de fées que n’aurait manqué aucun Dallavera digne de ce nom. Quitte à ne partir pour le Colruyt qu’à dix heures.
Renonçant aux yaourts, Tiziana contourna les légumes et retourna dans l’allée centrale, à la recherche de sa grand-mère, sans doute fascinée par une dégustation de boudin ou de saucisson aux épices. Nonna Teresa était bien là, penchée sur un plateau, goûtant tantôt ceci, tantôt cela. Son caddie débordait de couleurs, et c’était comme si les saveurs atteignaient la bouche en même temps que les parfums. Tiziana aperçut les aubergines luisantes, les tomates en grappe, les œufs par douzaines, les rouleaux d’essuie-tout décorés, les paquets de farine, bref tout le quotidien de la cuisine de ses grands-parents. Elle sourit.
– Nonna ?
– Tizizie, cara ! Mais tu n’as rien pris ? Tu n’as plus d’argent ?
– Mais si, Nonna, ne t’inquiète pas, je n’ai pas vraiment besoin de courses aujourd’hui, c’est tout.
Nonna Teresa fronça les sourcils, dévisagea sa petite-fille comme si elle avait encore six ans et cachait des bonbons dans son plumier, puis valida l’explication et se concentra sur sa propre liste d’achats, qu’elle biffait au fur et à mesure que le caddie se remplissait. Soudain, la musique de Fratelli d’Italia résonna et Tiziana sortit son portable de sa doudoune blanche. Elle reconnut immédiatement le numéro du Commissaire Desquières, chef de l’Antenne de police de Rebecq et directeur de la proximité à la Zone de police Ouest Brabant wallon.

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