L’arbre à songes – Aurelia Jane Lee

Le début
Nous vivions déjà ensemble avant de vivre ensemble, mon amour.
L’écorce pelée des bouleaux, blondie par le soleil de six heures. Je la regarde distraitement. J’ai l’impression que quand je regarde par la fenêtre entre deux paragraphes, c’est toujours distraitement, dans une sorte d’état second, où l’extérieur m’apparaît comme à travers le reflet brumeux, sur la vitre, de mes propres pensées, de mon imagination.
Pourtant l’un est dans l’autre. La réalité dans la fiction, et inversément.
Le seul lien entre les deux, pour moi, c’est Sauvane.
Sinon, cela fait longtemps que la réalité m’aurait quitté, que j’aurais oublié où je suis. Ce n’est pas moi qui quitterais la réalité, je n’écris pas pour ça, il ne s’agit pas d’une fuite volontaire, mais je sens qu’à force de me pencher sur mes feuilles, sur les images qui naissent dans mon esprit et sur les mots qui les décrivent au mieux, à force d’écouter ce flux qui me travaille comme la lune agite la mer et comme le soleil fait éclore les bourgeons, je pénètre dans une atmo­sphère particulière, au sein de laquelle tout ce que je perçois de la réalité extérieure est déformé, réfracté, exactement comme si je l’appréhendais à travers un kaléidoscope. Et cet univers aux mille reflets se referme sur moi, au risque de me faire perdre tout contact avec la réalité.
Sauvane est pour moi la clef grâce à laquelle je peux toujours retrouver le chemin du quotidien, du monde et des hommes, elle est ma garantie de ne pas m’égarer un jour dans les limbes de la création littéraire, mon garde-fou, mon fil d’Ariane. Elle m’offre du même coup la liberté de m’enfoncer au plus profond dans ce labyrinthe, dans cette jungle, sans jamais me trouver étreint par la peur de ne plus pouvoir en sortir. Sa voix seule suffit à me rappeler à la réalité, ou la vision de sa silhouette au milieu du jardin, parfois simplement son parfum, avant même qu’elle m’ait parlé, touché, enlacé et ramené à mon corps, à mon fauteuil, et au sol sous mes pieds.
Saisir le monde par le biais de la littérature, c’est comme embrasser une femme de dos. Se glisser silencieusement derrière elle, la sentir contre soi, chaude, vivante. Deviner le désir qu’on réveille au creux de ses reins. Ne rien voir, dehors, tellement la sensation est forte.
On peut fermer les yeux sans baisser les paupières.
Par la fenêtre de mon bureau, je peux voir le jardin, qui très vite devient trop touffu pour que je puisse encore vraiment dire que c’est le jardin que je vois : plutôt un rideau d’arbres, un massif de verdure, dont l’opacité me cache la majeure partie de son étendue, en réalité. Peut-on d’ailleurs vraiment parler d’un jardin quand le regard n’en atteint pas les limites, quand la perception qu’on peut en avoir est dépassée tout azimut par sa luxuriance ? Souvent, j’ai plutôt envie de parler de domaine, de propriété, en dépit de ce que ces mots ont de seigneurial.
Le terrain est trop vaste pour qu’il soit possible de l’entre­tenir et de lui donner forme : il faudrait une équipe de jardiniers, ce que je n’ai jamais voulu me payer, tout grand propriétaire que je sois. J’ai préféré rendre la nature à elle-même. Il ne s’agit pas d’abandon, mais de liberté. Je crois que la nature n’a pas besoin de l’homme. Je laisse faire les insectes, la pluie et les variations de température, les oiseaux semblent s’y retrouver, et si les gens du village s’imaginent, en voyant l’état de la propriété, que mon esprit est à son image, prolifique, enchevêtré et sans ordonnancement, ce qui dans leur langage se traduit par fou, je les laisse le penser.

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