Le hasard a tout prévu – Kyra Dupont Troubetzkoy

Le début
Devant lui, la voie. Juché sur le toit du premier wagon, Sorithy laisse son regard errer le long des rizières, les yeux noyés dans le vert anis des pousses tendres. Plus tard, il mangera si l’occasion se présente. Un bol de riz, en tout cas. Pour l’heure, le petit garçon joue les capitaines. C’est un beau matin de décembre, un de ces matins cristallins de la saison sèche. Du haut de ses dix ans, il lui semble que rien ni personne ne décide à sa place. Il est seul maître à bord. C’est son train. Une locomotive Pacific française à vapeur, un modèle inauguré par le roi Sihanouk en 1969. Aujourd’hui, elle ne dépasse plus les vingt kilomètres à l’heure mais cela suffit à l’exalter. Le vent qui lui fouette le visage aplatit ses cheveux pourtant courts, siffle dans ses oreilles et s’engouffre dans ses narines, dans sa bouche et la rend sèche, donne du souffle à son cœur. Le carburant dont il a besoin pour nourrir tout l’aplomb qu’il affiche. Il voudrait se tenir debout, plus libre encore, comme les palmiers à sucre qui rythment la course de son engin, droits et souples à la fois face aux éléments, encore ébouriffés des intempéries des mois précédents, battus par les pluies torrentielles, jaunis de soleil, mais debout. Certains sont plantés court, profond dans le sol. D’autres poussent naturellement longs, comme des réverbères sans lumière, sentinelles et garde-fous d’un passé houleux hantant encore l’horizon des rizières, penchant inlassablement leurs palmes vers le soleil pour en sucrer leur sève. Comme eux, Sorithy tend ses bras fins et cuivrés vers le haut, pour sentir plus intensément encore la moiteur de l’air glisser entre ses doigts, chatouiller ses paumes. Il n’a que dix ans mais il a choisi d’être ici, au sommet du train, au faîte de son royaume, échappant à la surveillance du soldat vietnamien, en bas, en charge de la sécurité du convoi.
Le vrai chef à bord, c’est Krolah Hom Samnang, cheminot de son état. Il dirige la ligne Phnom Penh-Battambang et se targue d’une certaine régularité au prix d’une vigilance de tous les instants. De sa petite fenêtre à l’avant, il scrute la voie et surveille les côtés, harangue les paysans, ralentit sa course pour une poule, un cochon ou une vache venus brouter l’herbe folle qui a envahi un réseau abandonné trop longtemps. Il faut freiner pour une barre d’acier déboîtée, une traverse endommagée, piler devant une draisine roulant en sens inverse, bondée de paysans sur une plateforme montée à la va-vite sur essieux afin de pallier les carences du réseau. Eux l’appellent train-bambou. Il faut bien les nommer, il faut bien les bricoler. Il faut bien… Et puis, il y a les mines oubliées sur la voie ou volontairement plantées en vue de sabotages planifiés par les Khmaer krahom1. Ils détruisent les rails, les ponts ou attaquent les convois, en quête de marchandises. C’est toujours la même histoire, sitôt que la locomotive percute la mine, les guerilleros maoïstes sortent des fourrés et attaquent au B40 et à la mitraillette. Samnang y a échappé une fois. Les Khmers rouges ont tout emporté, dépouillant les voyageurs tétanisés. Alors, son trajet, il l’a à l’œil, deux wagons cargo en tête de file, les voitures passagers suivent. Des voitures bondées de moines à tête chauve, aux robes aux variantes infinies de safran, de veuves enrubannées de blanc, de femmes accroupies dans le passage, d’enfants assoupis lovés contre leurs parents, de vieux appuyés sur un bâton de bambou, de familles alanguies dans des hamacs ligotés aux crochets des banquettes laquées… Et le gosse, là-haut, dont il a fini par tolérer la présence. Ça fait un bail qu’il vit à bord, ce garnement. Un orphelin. Mais débrouillard, celui-là, et cabochard avec ça. Rien n’y a fait. Chaque fois que Samnang s’en est cru débarrassé, le petiot était planqué quelque part à bord, sous une banquette, entre deux wagons, et maintenant sur le toit. Il dort à côté du foyer de la chaudière, pelotonné dans un krama 2. On ne sait pas où sont ses parents. Morts sans doute, comme les autres. Il ne doit même plus avoir de tante ou de grand-mère. Ça arrive. Pauvre bougre. Alors, il faut bien être charitable…
Le convoi roule vers le sud, takatak, takatak, takatak. Descendu tant bien que mal du toit, ses doigts de pieds s’accrochant à toutes les aspérités jusqu’à rencontrer la poignée qu’il pousse énergiquement pour voltiger à l’intérieur de la voiture, Sorithy se balance, à présent, paresseusement, entre deux rames, au rythme des tronçons qui le mènent vers Sihanoukville. Il sent la mer. Dans le train, un marchand vend ses petits gâteaux au coco. Il n’en espère pas. Chacun survit comme il peut. Ce qu’il préfère, lui, ce sont les fruits. Il en mangera demain après s’être jeté dans les vagues. Samnang ne quittera pas la gare avant vingt-quatre heures, alors il pourra se délecter de corosols, de sapotes et de mangoustans, ses préférés. On arrivera quand le soleil déclinera, rougeoyant de plaisir à mesure qu’il disparaît dans les flots. Il ira faire un petit tour à Psar Leu, le marché principal de la station balnéaire, histoire de grapiller un ou deux restes sur les étals et de voir quelques têtes. Quoi qu’il arrive, il dormira contre la citerne, là où personne ne viendra le chercher. Ce train, c’est sa maison, c’est son idée. Pas question de retourner vivre à Phnom Penh, ni de fréquenter les bancs de l’école. Cette belle machine décatie, c’est son évasion et sa course, son chemin de liberté.

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