Les profonds chemins – Françoise Houdart

Le début
Il est des cieux vivants, des cieux habités d’âmes brillantes qui célèbrent à l’infini le mystère de l’univers. Les fresques fabuleuses qu’elles déploient composent aux nuits de ce monde le décor intemporel de l’histoire des hommes. Ici-bas, le théâtre de la vie se joue en continu, au corps à corps : l’incessante transmission du rôle d’exister sans que jamais le rideau ne tombe. Innombrables sont les acteurs appelés à se succéder, mais le rôle – unique pour chaque être – reste inchangé. Il s’agit de naître, vivre et mourir sous le même ciel étoilé. L’âme, encore tout imprégnée du souffle recueilli aux lèvres devenues pierre, largue la fragile amarre, s’éloigne et se perd dans les profonds chemins des constellations.
Est-ce à cela que pense Andréa en cette calme nuit du 9 novembre 1964 ? Il est un peu plus de vingt-trois heures. Rien ne trouble l’eau sombre du silence si ce n’est l’imperceptible miroitement des étoiles.
Il fait un peu froid ce soir. Andréa a jeté un châle de laine sur ses épaules avant de refermer sans bruit la porte de sa maison et de se laisser glisser sur la pierre du seuil.
Quelque chose est arrivé ce soir et le ciel s’en émeut. La mort d’une seule étoile parmi des milliards d’autres peut-elle ainsi bouleverser l’ordre de l’univers ? La mort d’un seul homme parmi des milliards d’autres peut-elle changer celui du monde ?
Andréa ne le sait pas. Ni si là-haut une étoile est morte dont la lumière pourtant ne cessera de briller encore longtemps. Ce qu’elle sait, c’est qu’ici, dans sa petite maison, un peintre est mort cette nuit.
Et qu’il s’appelait Regnart.

On lui a mis son costume du dimanche. Un costume noir et la chemise blanche bien amidonnée, sa tenue des grands jours devenue trop large à présent pour ce corps émacié par ce qui le rongeait de l’intérieur ; le ver, comme on dit ici avec effroi ou la bête ou encore cela pour ne pas prononcer le mot qui porte malheur, le mot qui pourrit tout ce qu’il touche. Même la bouche. Oui, même ça. Regnart, lui, il l’avait guetté, le cancer. Il l’avait vu dans le miroir sous la peau de son ventre, ce fils de pute, ce bâtard du démon au visage de suie. Il l’avait asticoté du bout de son pinceau. Il l’avait peint de face, avec ses yeux cuits qui ne regardaient qu’au-dedans et sa gueule atrophiée par le travail de taupe dans les fosses du corps. Il ne l’appelait pas. Il savait ses réveils, sa démence. Parfois, il le recouvrait d’une couche de peinture noire épaisse, il l’enfouissait au fond d’un trou de mine. On ne le retrouverait jamais. En vain. Il survivait. Il remontait à la surface, inexorablement ; chaque fois plus cruel, plus terrible. Chaque fois plus noir, plus impitoyable qu’avant. Plus douloureux.
On l’a habillé en dimanche et on l’a couché dans sa boîte de chêne clair. C’est ce qu’il voulait : du chêne clair avec un capitonnage bordeaux. C’est ça qu’il avait demandé à Marie, quand ils étaient encore bien vivants tous les deux et qu’ils parlaient de leur mort sans vraiment y croire.
Puis les gens sont venus, les voisins et d’autres aussi, de la rue Grande, et des autres rues, des autres courettes du village et aussi du village d’à côté. Et le docteur est venu avec son épouse qui parle sans mots, sans presque ouvrir la bouche, et qui remonte haut dans son cou l’écharpe de soie grise nouée au-dessus de la cicatrice encore rouge qui descend vers le creux où était le sein malade ; le sein gauche, si près du cœur.
Andréa a bien fait les choses. Elle a aménagé un cheminement – elle pense : un pèlerinage – autour du cercueil ouvert et vers la cuisine annexe où le café est servi avec quelques biscuits. En passant, les regards glissent du visage du mort aux toiles récupérées dans la famille et qu’elle a rassemblées autour de lui, hâtivement accrochées aux murs ou posées sur les meubles. Elle ne pleure plus, Andréa. Elle sourit parfois tristement à la fillette – une jeune fille presque – qui lave les tasses sales dans le petit évier. Heureusement que Tante Mie ne l’a pas vu comme ça, répète-t-elle à sa fille. Celle-ci hoche la tête. Oui, maman. Elle répète le mot : heureusement, les mains dans l’eau savonneuse. Et les gens passent ; ceux-là même qui le saluaient avec déférence dans la rue quand il allait acheter son pain ou le journal, et aussi ceux qu’attise à présent une curiosité posthume un peu malsaine. Certains des plus sincères effleurent la main glacée du peintre. D’autres se signent et marmonnent quelques mots d’une prière. L’usage le veut ainsi… Des conversations se nouent et se dénouent à mi-voix derrière le cercueil.
« On lui a mis son béret.
– Oui. Ah ! Seigneur Dieu !…
– À ce qu’on dit, il ne peignait jamais sans.
– Oui, c’est ce qu’on dit… Mais des pinceaux dans les mains d’un mort !
– Autant ça qu’un chapelet, Emilie ! Pour un peintre… Sait-on jamais si là-haut…
– Oui, est-ce qu’on sait. Quand même, des pinceaux !… »
Peut-être eût-il préféré mourir dans son atelier, aveuglé, pourfendu, réduit en cendres par le trait de lumière blanche de l’Ange de l’Annonciation dont il venait de peindre le manteau. Il se serait agenouillé devant le chevalet ; oui, il se serait agenouillé comme il l’avait fait ce jour-là – oh ! Il y a si longtemps – au pied de la Vierge à l’Enfant, la Sainte Vierge en plâtre de la chapelle de Cocars. Andréa se souvient encore très bien de cette scène dans la chapelle. Elle devait avoir huit ou neuf ans. Elle se souvient qu’elle pleurait pour rien, « pour des queues de cerises », disait l’oncle Victor en se moquant gentiment ; qu’elle versait « des larmes de crocodile ». Mais Andréa savait très bien que les crocodiles ne pleurent pas pour des queues de cerises. Elle, elle pleurait à défaut de trouver les mots, comme ce jour-là où il avait dévoilé sous ses yeux le portrait qu’il avait fait d’elle dans la petite robe bleue qu’elle aimait tant porter. C’étaient des larmes d’émotion, de bonnes grosses larmes bien chaudes que Tante Mie avait épongées de baisers.
« Toutes ces larmes, enfant !, disait-elle. Ne risquent-elles pas de délayer la couleur de tes yeux ? »
Andréa courait au miroir. Le bleu des pupilles n’était-il pas un peu plus pâle ? Ce soupçon de menace suffisait à réamorcer la source des larmes.
« Enfant, avait alors dit Tante Mie en l’attirant sur ses genoux, nous irons à la chapelle porter un sou à Jean-qui-rit et Jean-qui-pleure. Peut-être qu’ils feront quelque chose pour toi aussi… »

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