Stanislas Cotton – La moitié du jour, il fait nuit

Le début

L e pick-up est ancien. Vieille mécanique asiatique munie de quatre roues motrices, qui entame, comme tant d’autres, une seconde ou une troisième vie dans cette région du monde. L’économie de marché se débarrasse de la ferraille en l’envoyant sous les tropiques. Manifestement, en d’autres temps, le pick-up était rouge, mais aujourd’hui, sa peinture écaillée est parsemée de taches de rouille et, par endroits, le métal de la carrosserie est troué. Un crâne humain aux dents parfaitement alignées, fixé à l’avant du capot, et au-dessous, deux tibias, propres et lisses, entrecroisés sur la grille du radiateur, composent une sordide bannière de pirates. Deux puissants phares ont été montés sur le toit de la cabine. À l’arrière, un trépied métallique boulonné sur le plateau de chargement, soutient le corps luisant d’une mitrailleuse légère qui pivote sur un angle de 360°. De chaque côté du pied repose une caisse de munitions. Des restes de nourriture séchée collent au plancher au milieu d’éclats de verre, de douilles et de détritus divers. Le pick-up est rangé, hayon arrière abaissé, dans l’ombre fragile d’un arbre, le long du mur de planches d’une petite maison. Il est treize heures, tout est figé dans la touffeur du début d’après-midi.
Les mouches bourdonnent dans l’air, elles vont et viennent sans répit, elles fredonnent, vrombissent, zonzonnent, elles se posent sur les visages, étudient les lèvres, les narines, elles cheminent, piétinent, tricotent, elles s’abreuvent dans les yeux.
Parmi les mouches tournoient, invisibles harpies frappant des tambours macabres et entêtants, les pensées obscures et les obscénités surgies brusquement des âmes où elles étaient enfouies et qui emplissent aujourd’hui le monde de ténèbres.
Il est leur chef. Il est de taille moyenne. Il porte un t-shirt de couleur claire que la transpiration colle sur les muscles saillants de sa poitrine. Des bottines. Son pantalon de treillis a glissé sur ses chevilles. Une casquette noire avec le dessin d’une tête de mort est vissée sur son crâne. On ne voit pas ses yeux qui sont fixés sur sa proie.
Elle danse, elle danse, la tête de mort, en rythme, au rythme du travail, au son des tambours des harpies, elle danse, elle rit, elle mord, mort, la mort pérégrine, nonchalante, lascive, elle officie laissant dans son sillage une jonchée de cadavres. Il opère tandis que les autres immobilisent l’homme et ses deux enfants. Ils observent son travail. Leurs mains font constamment des gestes agacés qui composent un ballet insolite, doigts, mains, ballet de doigts envolés, chasseurs agacés, mais lui, il ne combat plus les insectes, il sent parmi les gouttes de sueur qui ruissellent sur son visage le pas dansant des cantharides, son esprit est ailleurs, il chevauche d’autres territoires, il pille d’autres contrées.
Un homme, une femme, deux enfants: un garçon et une petite fille. Une famille. La femme, la mère des enfants, est étendue à l’arrière du pick-up… Chaque fois que l’homme ferme les yeux, la lame d’un coupe-coupe s’enfonce un peu plus, fil de rasoir incisant la peau de sa gorge.
– Tu regardes! Obéis, regarde ta femme!
Les mots sarabandent dans la tête de l’homme: regarder, regarder, obéir! Quel vacarme, quel tapage! Les yeux de l’homme sont secs car il n’a plus de larmes à verser. Ses paupières clignent, papillons englués. Le garçon, torse nu, tremble comme une feuille, de l’urine coule le long de ses jambes et une odeur de merde se répand autour de lui. La fillette à ses côtés, sa sœur cadette, est pétrifiée, la bouche ouverte.
Affalé sur le volant, bercé par la légère trépidation qui parcourt le véhicule, le chauffeur fume un joint, il fume, il fume un joint. L’odeur lourde du cannabis emplit l’atmosphère confinée de la cabine. Chaque fois que se dissipe le nuage de fumée qu’il recrache, son regard sonde les entrailles du bœuf éventré qui gît au milieu de la piste.
Sur le plateau arrière, la tête de la femme, l’épouse, la mère, roule de gauche à droite. Mécanique, de droite à gauche. Mécanique. Roule, gauche, droite. Et encore, roule. Là-haut, sur la casquette, sourit la tête de mort qui danse, qui danse au rythme du travail, au son des tambours, elle danse, elle rit, elle mord, hurlent les harpies, mort qui danse, qui mord, danse la mort. Les débris de verre qui jonchent le sol dessinent de fines entailles dans la peau nue des épaules de la femme. De sa bouche s’échappent des sons rauques, coups de glotte, déglutis, râles, haleine courte aux trousses du souffle perdu, des sons dont on ne sait trop s’ils expriment un plaisir ou une douleur. Les autres regardent et lui, tout à sa besogne, interroge la tête qui roule, gauche, droite, roule; danse la tête de mort.

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