Cobre (cuivre) – Michel Claise

Le début
Impeccablement habillé, pantalon noir repassé et veste blanche à boutons dorés garnie d’épaulettes, Edouardo, le front couvert de sueur, cherchait à se frayer un chemin parmi les convives, porteur d’un plateau garni de coupes de champagne qui s’entrechoquaient de plus belle, tant la main du serveur, pourtant aguerri, tremblait. Cela faisait deux ans qu’il avait été engagé par le señor Paulo Rosales, le gérant du plus bel hôtel Art déco de la capitale chilienne, le Careras, et son professionnalisme avait été rapidement reconnu par la direction, au point de le promouvoir comme chef de rang dans la salle des grandes réceptions. Situé au dernier étage, l’emplacement était renommé pour son immense terrasse surplombant le centre-ville, d’où la vue s’étendait jusqu’à la place de la Moneda et l’ancien palais diplomatique, que le Président Salvador Allende avait choisi comme siège de son gouvernement. Ce jour-là, rien ne se passait comme d’habitude. Son patron lui avait demandé la veille assez tard de commencer son service à neuf heures, car un client avait commandé une réception importante, et ce, curieusement, à partir de dix heures du matin. La femme d’Eduardo avait repassé son uniforme qu’il avait emporté sur un cintre. Il était pressé : il avait à peine eu le temps d’avaler un café. Dans le bus, les gens étaient nerveux, parlaient entre eux. Il se passait quelque chose de grave. Certains avaient appris par la radio tôt le matin que des troubles secouaient le pays et que des arrestations en masse étaient en cours. Mais personne n’en savait beaucoup plus. À l’arrêt Plaza de Armas, le bus s’était vidé. À peine descendu, comme les autres usagers, Edouardo avait sursauté : ils entendaient au loin comme des coups de feu. Les travailleurs matinaux avaient été, comme lui, surpris par le claquement de détonations toutes proches. Un passant leur avait crié que l’armée montait à l’assaut du palais présidentiel. Un autre avait confirmé que c’était un coup d’État. Edouardo, sous le choc, avait hésité un instant : il eût été plus prudent de faire demi-tour. Mais son travail était trop important pour lui et sa famille. Et puis, un ordre du patron, ça ne se discutait pas. Il avait couru jusqu’à l’hôtel et croisé dans le grand hall des soldats armés d’une mitrailleuse. Il s’était précipité dans l’office où se trouvaient déjà les autres serveurs, qui, eux, habitaient dans le combles. En cuisine, cela s’activait : sous l’œil attentif du gérant, les marmitons achevaient de préparer les petits fours salés et sucrés traditionnels, les empanadas, les buissons de fruits de mer, tout ce qui était servi d’habitude lors des plus beaux banquets de mariage. Edouardo s’était habillé en vitesse. Tous ses collègues étaient tendus, écoutant les informations que crachait un petit poste de radio. C’était bien un coup d’État militaire, fomenté par le général Pinochet qui commandait l’armée de terre. Les villes s’étaient rendues sans résistance. Seul le Président Allende avait refusé de se constituer prisonnier et s’était retranché dans son palais avec sa garde rapprochée fortement armée. Dans l’office, les serveurs parlaient fort, entre doute et inquiétude. Pas un seul ne voulait y croire : ils avaient tous voté en 1970 pour le parti de l’Unité Populaire, l’alliance de la gauche, et pour son candidat, Salvador Allende, qui représentait l’espoir du peuple. Une révolution par voies légales, c’était un de ses slogans. Comme il l’avait promis dans son programme, les salaires des travailleurs avaient été augmentés, et les prix des biens de consommation, bloqués. En devenant le plus populaire des présidents, Allende était aussi devenu l’ennemi des nantis. Et voilà qu’aujourd’hui l’armée prenait d’assaut le palais présidentiel. La gorge nouée, Edouardo était parvenu à retrouver un peu de calme et avait rappelé les serveurs à leur devoir. Malgré la gravité des évènements proches, ils devaient assurer le service. Le chef de salle avait distribué ses ordres, leur donnant un coup de main pour aligner les coupes, veillant à leur propreté, et pour disposer les grandes vasques sur le comptoir lustré du bar, les remplissant d’eau et de glace avant d’y plonger les bouteilles de champagne. Un dernier coup de fer sur les nappes des buffets disséminés dans la salle avant que les cuisiniers apportent les premiers plateaux garnis à ras bord. Peu avant dix heures, tout était prêt, comme s’il s’agissait d’un jour normal. Les premiers invités firent leur apparition : ils étaient habillés comme pour une soirée de gala. Le personnel n’en revenait pas. Mais qui pouvait penser à faire la fête, en matinée de surcroît, quand l’avenir du pays se jouait à une encablure ? Le gérant avait dit à Edouardo qu’il s’agissait d’une commande surprise, passée la veille, assez tard. Le client était un des plus riches propriétaires terriens du pays, actionnaire de l’hôtel de surcroît : il n’était donc pas question de lui refuser quoi que ce soit. « Petits plats dans les grands, champagne à volonté, budget illimité », avait-il précisé au señor Rosales. La salle s’était remplie rapidement. Tous les convives parlaient fort et riaient, se faisant resservir au passage par les serveurs attentifs à ce qu’aucun verre ne restât vide. Malgré la température en cette fin d’hiver austral et les épaules nues des dames, la plupart s’étaient massés sur la terrasse, applaudissant à chaque détonation en provenance de la place de la Moneda. Edouardo avait reconnu quelques hommes politiques les plus conservateurs du Parti National. En période électorale, les affiches avec leur triste bobine envahissaient les murs de la Capitale : les gamins des rues adoraient les barbouiller en les affublant d’une fausse barbe et d’un chapeau rigolo. Aujourd’hui, ils étaient là, en chair et en os, et visiblement ravis de compter parmi les invités. Un bruit de chenilles se fit entendre dans la rue. Une femme légèrement éméchée lança, tout excitée : « Regardez, voilà les chars… », renversant la moitié de son verre sur le pantalon de l’homme qui la tenait par la taille. En bas, quatre tanks se dirigeaient vers le palais présidentiel. « Il n’en a plus pour longtemps… »
Le plateau vide, Edouardo s’en retourna à la cuisine. Les serveurs s’étaient agglutinés autour du petit poste de radio. Un journaliste avait annoncé une déclaration du Président. Les premiers mots étaient inaudibles. Puis une phrase se détacha : Face à cette situation, je n’ai qu’une chose à dire aux travailleurs : je ne démissionnerai pas. Un des serveurs se mit à sangloter. Un brouhaha jaillit de la salle, un tonnerre d’applau­dissements s’ensuivit. Le personnel reprit sa place en vitesse. Et là, médusé, Edouardo vit les convives en délire acclamer le général Pinochet, qui avait fait son apparition en grand uniforme d’apparat, accompagné de plusieurs officiers de son état-major. Il faillit en renverser une rangée de coupes remplies. Tout était donc prévu, organisé, et cette réception inhabituelle n’était que le sacre de la victoire du coup d’État. Le gérant de l’hôtel fit signe de servir immédiatement le Général. Eduardo lui tendit son plateau garni d’une seule coupe destinée au héros du jour, qui discutait avec un de ses officiers.
« Général, comme vous l’avez ordonné, le vice-amiral Carjaval lui a proposé de quitter le pays en avion avec un sauf-conduit, en compagnie de sa famille. Le fou a refusé, mais il a accepté que sa famille se retire du palais. »
Pinochet parut contrarié. Edouardo, tétanisé, se trouvait juste à côté de lui, le plateau toujours tendu, ne perdant pas un mot de l’échange.
« Tant pis, dit le Général, on l’abattra dans son palais plutôt que de le voir exploser en plein ciel. Finalement, c’est mieux. Nous épargnons sa famille. La communauté internationale ne trouvera pas de prétexte à s’indigner. Pas trop. »
Il finit par remarquer le serveur et, sans un merci, prit la coupe pour la porter à ses lèvres. Tous les invités l’entouraient maintenant, le félicitant pour cette journée mémorable, lui qui écrivait une des plus belles pages de l’histoire du Chili. Les cuisiniers entrèrent dans la salle, avec de nouveaux plats. Les bouteilles de champagne se remirent à circuler. Chacun voulut féliciter personnellement le Général. L’ambiance était festive : on se serait vraiment cru en train de célébrer un évènement familial important. Quelques minutes plus tard, un bruit terrible retentit. Deux avions de chasse, les célèbres Hawker Hunter de l’armée de l’air passèrent en rase-mottes au-dessus de la terrasse de l’hôtel, ouvrant un feu nourri de roquettes sur le palais présidentiel dont la façade fut éventrée. Le silence s’installa parmi les convives, conscients que l’hallali était proche. Un militaire en battle-dress entra dans la salle, cherchant des yeux le Commandant en chef, lequel était en grande discussion avec les politiques. Après un salut impeccable, il lui glissa un mot à l’oreille. Le Général battit alors des mains pour attirer l’attention.
« Mesdames, Messieurs, mes amis. Je vous remercie du fond du cœur pour cette magnifique reconnaissance dont vous me gratifiez. Notre Chili bien-aimé sera bientôt débarrassé de la chienlit. Allende a voulu nous imposer le communisme et sa barbarie. Mais aujourd’hui, le traître est renversé. Le soleil de la liberté brillera à nouveau sur le Chili. Je dois vous quitter. Beaucoup d’épreuves nous attendent encore. Il faut nettoyer notre glorieux pays de sa racaille. Sachez qu’en ce jour historique, j’assurerai jusqu’au bout les devoirs qui m’incombent comme libérateur. Ce moment qu’ensemble nous avons vécu ne s’effacera jamais de ma mémoire. »
Ses paroles furent saluées par une immense ovation. Le Général leur répondit par un salut magistral. Toujours entouré par ses hommes, il quitta la pièce comme à la parade. Au passage, il tendit la coupe à laquelle il avait à peine touché à un serveur, qui partit la déposer à l’office. Couvert de sueur, l’homme voulut la porter à ses lèvres, mais Edouardo qui l’avait suivi l’en empêcha.
« Pourquoi ? lui demanda son collègue. On ne va pas la jeter…
– Ne fais pas ça, l’enjoignit Edouardo. J’ai craché dedans. »

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