L’orée – Daniel De Bruycker

Le début
Couleur d’olive, nimbé d’or et de rose par la clarté naissante, un bourgeon lentement s’entrouvre à la cime du grand frêne, laissant le demi-jour baigner les deux minuscules feuilles vert tendre lovées au dedans. C’est l’aube. De très loin, émergeant par degrés des horizons brumeux du sommeil, les premiers rais de lumière du soleil d’avril balaient le ciel pâle et viennent allumer çà et là les hautes cimes de la forêt. Une à une, arbre par arbre, puis de proche en proche par vagues comme soulevées du fond de la nuit, un océan de feuillages affleure au jour, immobile, compact, silencieux, déroulé de toutes parts jusqu’à perte de vue.
Un moment encore la lumière rasante semble flotter sur les frondaisons muettes, en quête d’une trouée par où pénétrer la masse verte – puis d’un coup les premiers rayons plongent entre les branches, en brillantes cascatelles faisant frémir au fil de leur descente vertigineuse des ailes engourdies de rosée, animant de petits cris enroués, éveillant des grappes d’yeux clignotants. Par strates profondes, la forêt maintenant remue, les ramures étirent leurs muscles de colosses, des sèves reprennent leurs lentes migrations, des ondes vertes circulent de branche en branche, faisant frissonner les feuillages, propageant des bouffées de vie parmi tout l’étagement qui végète à l’ombre des troncs et entre leurs souches – arbustes et lianes du sous-bois, feuillades de fougères et lierres rampants, orchidées et violettes des bois, arums et orties, coussins de mousse et de lichen où déjà s’agite tout un peuple furtif de rongeurs et de salamandres, furetant parmi les feuilles mortes et les mondes miniatures des insectes. Partout bientôt cela surgit et rampe et grouille, au point que le sol lui-même paraît frémir et respirer dans la fraîcheur du matin.
Soudain un arbrisseau agite ses rameaux souples, éclaboussant d’une pluie de rosée les débris d’écorce et de brindilles qui jonchent l’humus moite.
« Ne piétine pas trop par là, Maï. Laisse rêver les feuilles.
– Les feuilles ça ne rêve pas, Grand-Père !
– Celles-là, si : les fougères…
– Tu te moques de moi ? Il n’y a pas de fougères ici !
– Tu ne les vois pas, mais elles sont là. Ces petites mousses étalées sur le sol, chiffonnées en forme de cœur : ce sont les filles des fougères qui poussaient là l’été dernier, les mères de celles de l’été prochain.
L’enfant proteste, incrédule.
– Tu me racontes des histoires, ça n’y ressemble pas du tout !
– Les œufs des oiseaux non plus n’ont pas de plumes ni ne volent – et pourtant, tu le sais bien, la forme de l’oiseau est dedans. Les fougères c’est pareil, ces mousses sont leur façon de dormir, de rêver, de préparer la forme à venir. Mais le temps sait bien ce que c’est. Dans quelques semaines elles se flétriront, sèches comme débris de coquille d’œuf, et on verra poindre par dessous les crosses enroulées de nouvelles fougères, prêtes à déployer leurs grandes palmes. Comme celles-là, là-bas, viens voir… »
D’un étui de tiges tressées suspendu à la ceinture de sa casaque de peau de mouton le vieil homme tire un couteau très court – une pointe de pierre lisse engagée dans un bois de cerf poli par l’usage – et en tranche le pied d’une longue fougère qu’il tend à la fillette.
« Détache une des feuilles de la tige. Tu vois ?
– C’est amusant, on dirait une fougère entière, en plus petit.
– Maintenant détache un des lobes.
– Encore une fougère… Et faite de minuscules feuilles de fougère… C’est beau ! On dirait des parents et leurs enfants, puis les petits-enfants et leurs propres petits, tous se ressemblant.
– C’est ça, le rêve. Le rêve de la vie, de la lignée, du clan qui continue, sans fin. C’est pourquoi l’homme et la femme qui désirent un enfant étalent une litière de fougères : pour la part du rêve, l’espoir qu’il leur ressemblera comme les petites feuilles imitent les grandes.
– Quoi, quand ils font “les plumes” ?
Le vieux sourit, à part lui.
– Oui. On t’a expliqué ?
Maï fait la moue, l’air frustré.
– Même pas. J’ai entendu Teki en parler à Maël, et elle riait, mais je n’ai pas tout compris. Pourquoi dit-on ça, “faire les plumes” ?
– À cause des oiseaux : parce que, de l’œuf à l’oiseau, ou de ces mousses aux fougères, ou de Teki et Maël à l’enfant qu’ils auront bientôt, c’est la même histoire, le même rêve qui circule. As-tu déjà regardé de tout près une plume d’oiseau, comme les plumes d’aigle de ton éventail ? Tu as dû voir comme chaque barbe sur la hampe semble une fine plume, ramifiée à son tour en plumes plus fines encore. Comme ta fougère, juste ? Maintenant regarde au cœur de la tige, là où j’ai coupé.
– Un aigle des falaises ! »
Émerveillée, elle contemple la petite silhouette sombre qui se dessine dans la section de la tige verte : un oiseau en vol, planant caché au sein de la fougère ! Maï fait mine de la faire voleter autour d’elle, riant d’entendre siffler la longue feuille comme un bruit d’aile dans l’air calme du sous-bois. Puis, écartant la natte de ses cheveux clairs, elle fiche le pied de la tige au creux de son dos, dans la ceinture de sa courte tunique en peau d’agneau, laissant la hampe remonter derrière ses épaules et se recourber par-dessus sa tête comme une tiare. Un moment elle danse, emportée de-ci de-là par la forme de l’aigle inscrite au cœur de la tige – puis déjà s’élance pour rejoindre le vieil homme qui s’éloigne de son pas mesuré d’homme des bois, écartant sans effort apparent les branches basses qui ploient devant lui comme bribes de laine au passage du vent.
Il n’a pourtant rien d’un colosse, ce grand-père ! Maï se souvient, troublée, du jour de l’hiver dernier – celui de sa douzième année à elle – où, juchée par jeu sur le billot auprès de l’âtre sous leur hutte, elle a soudain perçu qu’elle était plus haute que lui. Elle était donc déjà si grande ? Et pourtant non : plus tard ce jour-là, songeant pour la première fois de sa vie à comparer la taille de ses aînés, elle a vite compris que c’est Grand-Père qui est petit, tout petit. Mais quand elle a demandé leur avis à Moë, à Teki, à Maël, à Taho, aucun n’a employé ce mot-là : ils le disaient « court », « râblé » ou bien « trapu » – puis aussitôt se ravisaient, notant sa robustesse, sa vigueur, son endurance. Comment un homme petit (et pourtant, insistait Maï, c’était bien le mot !), comment un tel homme ferait-il un si grand bûcheron ? Les arbres sont immenses et durs et puissants, ils ne se laisseraient pas faire par un nabot, ni même par un homme ordinaire ; mais son grand-père, lui, en venait à bout ! D’autres parmi les hommes du clan pouvaient bien le seconder, le relayer parfois, le remplacer un jour peut-être – mais c’était vraiment lui le maître des arbres, celui devant qui ils cèdent, aux pieds de qui ils s’abattent.
Alors seulement, ayant dit cela, Moë et les autres en convenaient, à leur façon : « Ton grand-père est un géant, Maï. Petit, mais un géant. »

Un petit géant – quelle drôle de façon de le dire ! Mais ce matin vers l’aube, dans un repli de la forêt, Maï a vu un arbre qui ressemblait bel et bien à ce portrait, et aussi à son grand-père. C’était sous une futaie de chênes énormes – de vrais titans, eux, dont l’ombre vaste semblait une clairière de nuit en plein jour, une grotte obscure tapissée d’herbes grêles et de coussins de mousses étoilées. Au centre, quelques larges roches grises, le reste d’un éboulis ; et là, tassée sur elle-même comme un vestige à demi enfoui, une épaisse forme sombre, plus large que haute, plus noire que nuit, l’air moins d’un arbre que d’un amas de branches tombées – un vieil if, guère plus haut qu’un buisson mais au tronc prodigieusement massif, noueux, écailleux, d’un brun de pierre après la pluie. Puis tout à coup un unique rai de lumière oblique était passé sur ses ramures étalées et soudain Maï avait revu le grand secret, que ni les chênes ni aucun arbre en ce jour naissant ne lui avaient encore rappelé : le vert, le vert ombreux, intense et profond de la grande forêt. Sauf que cet if-là, elle l’avait senti au même instant, régnait sur ce tas de rochers depuis bien avant qu’eussent poussé les grands chênes, depuis avant même la forêt peut-être. Il en était l’aîné, l’ancien et, quoique tapi dans l’ombre élevée des autres, c’est lui seul que ce premier rayon de soleil était venu saluer, du même air timide que les gens du village quand, rentrant d’une randonnée lointaine ou tirés du sommeil par un rêve étonnant, ils se munissaient d’un présent et venaient consulter son grand-père, l’aîné du clan, pour comprendre ce qu’ils avaient vu.
Et de même que l’if touché par la lumière avait révélé à Maï le secret vert que tous les autres arbres se répétaient maintenant de proche en proche dans la feuillée, de même, ce matin-là précisément, son grand-père avait soudain entrepris de raconter à Maï, tout en marchant sous la masse impénétrable des frondaisons, le secret de la lignée des hommes – ce qu’ils sont et qui ils sont, d’où vient leur race et par quel chemin, bien avant que Maï elle-même eût rejoint leur histoire en naissant parmi eux.

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