Le chant du canari – Anne-Frédérique Rochat

Le début
Dans son bocal, le poisson rouge semblait la regarder. Elle lui fit un signe de la main. Il se remit à tourner.
Cela faisait un mois déjà qu’Anatole lui avait offert cette…babiole…bestiole. Suite à une discussion sur le fait d’avoir des enfants, ou pas. Elle avait très envie d’un petit. Le sentir grandir à l’intérieur de son ventre, puis dans ses bras, tout contre son sein, le voir s’endormir, débordant de plaisir, repu et tranquille à la fois. Lui ne s’imaginait pas devenir papa. Il trouvait les mômes désespérément criards et incontinents. Il avait clos la discussion en quittant la table pour aller s’installer devant la télévision.
Le lendemain pour se faire pardonner et lui rendre le sourire, il était revenu à la maison la bouche en cœur, un sac rempli d’eau entre les mains. Dans lequel stagnait une chose rouge. Ils crurent d’abord que la pauvre bête était morte durant le trajet, mais finalement eurent le « bonheur » de la voir s’agiter une fois posée sur le frigo dans un joli bocal en verre.
– Tu es contente ? s’était enquis Anatole en guettant l’illu­mination sur le visage de sa dulcinée. C’est moins encombrant qu’un bambin, et beaucoup plus décoratif !
– Oui, avait-elle balbutié, ne sachant si elle devait s’émouvoir, s’attrister ou piquer la mouche.
Après de longues minutes de réflexion, ils avaient décidé de l’appeler Freddy.
– Comme Freddy Krueger, avait ri Anatole.
– Non, comme Freddy Mercury, avait répondu froidement Violaine.
Il continuait de tourner, les yeux vides et les lèvres (était-ce vraiment des lèvres ou existait-il un autre mot pour désigner le bord de son orifice buccal ?) entrouvertes, ce qui lui donnait l’air un peu niais.
C’est extrêmement difficile de s’attacher à un poisson rouge, songea-t-elle. On ne sait jamais ce qu’il ressent, s’il est mélancolique ou content. Il aurait dû m’acheter un hamster, un furet ou un lapin ; c’est quand même plus humain.
Lorsqu’Anatole entra dans la cuisine, elle souffla sur son café pour pouvoir en avaler une gorgée sans se brûler. Il était encore en pyjama, un vieux pyjama jaune qui faisait pitié tant il était usé. Il s’assit en face d’elle et se servit un verre du jus d’orange qu’elle venait de presser.
– Bien dormi ? demanda-t-il sans la regarder.
– Oui, je te remercie, bien dormi, répondit-elle sur le même ton, à la fois fatigué et enjoué, que chaque matin. Et toi, bien dormi ?
Il but son jus d’orange d’une traite, sa déglutition sonore couvrit la voix de Violaine, et il n’entendit pas sa question. Elle répéta :
– Et toi, bien dormi ?
– Comme un loir ! Le premier jour des vacances est le plus délicieux de tous ! Je me sens en pleine forme !
– Il faudra qu’on te rachète un pyjama, celui-là a l’air d’avoir vu le diable.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Il est tout doux et je me sens drôlement bien dedans.
Elle voulut lui dire que ce n’était pas une partie de plaisir pour ses pauvres globes oculaires d’imprimer sur leur rétine, tous les soirs et tous les matins, l’image de cette malheureuse fripe en train de perdre sa dignité, mais puisque c’était le début des vacances et qu’elle n’avait pas envie de se disputer, elle se tut et sirota son café en silence.
Assister impuissante à la déchéance d’un être, d’un objet ou d’un vêtement avait toujours mis Violaine très mal à l’aise. Elle était spécialement sensible à la beauté et à l’élégance. Elle se demandait souvent ce que ça lui ferait d’être la femme d’un cadre haut placé ou d’un grand couturier, quelqu’un de délicat et soigné ; elle pressentait que ça lui plairait. Elle aimait Anatole, bien sûr, ça n’avait rien à voir, mais un homme qui travaillait dans une animalerie ne pouvait pas avoir le même parfum en rentrant du boulot qu’un monsieur qui bossait dans un bureau. Elle n’avait rien contre les animaux, bien au contraire, elle-même passait ses journées au milieu d’une bonne centaine de bestioles au Musée d’Histoire Naturelle, mais l’avantage était que celles-ci ne sentaient jamais le fauve, au pire elles dégageaient des relents de camphre et de renfermé.
– Et si on allait au zoo ?! rugit Anatole, laissant entrevoir un morceau de pain à moitié écrabouillé entre ses dents.
– Je préfère la fête foraine.
– L’un n’empêche pas l’autre !
– Je n’ai pas envie de voir des animaux aujourd’hui, déclara-t-elle, j’aurais l’impression d’être au turbin.
– Les tiens sont morts, ça te changerait justement d’en rencontrer des bien vivants !
Il souriait, la taquinait, rien ne pouvait entamer sa bonne humeur ; ce qui agaça Violaine. Elle ne parvenait pas à se débarrasser d’un sentiment inhabituel depuis son réveil, comme si son âme (ou quelque chose qui y ressemblait) était mal ajustée à son corps. Cette sensation curieuse lui volait l’insouciance et la légèreté qu’aurait dû engendrer le début des vacances. Quelque chose avait rétréci. Ou s’était agrandi.…Était-ce le contenu ou le contenant qui s’était altéré pendant la nuit ?
– Je vais me laver, dit-elle en se levant de table.
Anatole l’attrapa par les hanches et l’attira vers lui.
– Si tu veux, mon bébé, on ira aux carrousels, et je t’offrirai même une barbe à papa ou une crêpe à la cannelle.
– Des churros ?
– Si tu es sage…
Il l’embrassa sur le ventre avant de lui donner une tape sur les fesses.
– File, et nettoie bien derrière les oreilles, dit-il en glapissant.

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