Singulière agape – Ethel Salducci

Le début
Les propos anodins qu’échangent trois femmes à la table voisine remplissent Pierrette d’une froide colère.
Il s’agit de savoir où chacune achète sa viande et à quel prix, puis de passer en revue les méthodes employées pour dater l’opération sur les sachets plastique, après congélation.
Comment un tel échange peut-il la mettre hors d’elle ? Le sujet n’est certes pas excitant, mais de là à en concevoir de la rage !
N’est-ce pas plutôt ce que Pierrette entrevoit de la vie de ces quadragénaires qui la met si mal à l’aise ?
Employées de bureau depuis toujours, elles n’ont certainement pas renoncé pour autant au rôle de ménagère accomplie hérité de mères parfaites. Elles se doivent de rendre leur foyer agréable pour tous : maris, enfants ou cochons d’Inde.
Mais de quel temps, de quelle énergie disposent-elles pour mener à bien leur tâche ? Est-il concevable qu’elle soient inspirées au bureau et chez elle, ou faut-il plutôt croire qu’elles ne le sont nulle part ?
Pierrette a mal au crâne, comme s’il se fendait sous la pression de milliers d’aiguilles.
Elle-même, que fait-elle de sa vie ? Vers quel but prétend-elle tendre ? Quelle trace laissera-t-elle, qui n’inscrit pas même de date sur des sachets plastique ?
Bien sûr, il y a les petites têtes blondes de Louis et de Jeanne ! Ces deux enfants, ses trésors comme elle les appelle, sont sans doute sa plus belle réussite.
Cette expression lui fait horreur. Qui pense ainsi ? Qui jauge sa vie en termes de réussite ou d’échec ? Qui la juge de la sorte, Pierrette, trente-sept ans, deux fois maman, cadre, compagne de Simon qu’elle ne connaît plus guère, bonne nageuse, excellente danseuse, autoritaire mais tellement à l’écoute, etc. ? Qui sinon elle-même ?
Ses sens se brouillent au point qu’elle ne sait même plus si les femmes sont encore là. Leur conversation a-t-elle d’ailleurs jamais eu lieu ou Pierrette a-t-elle projeté sur ces silhouettes maintes fois aperçues ses propres préoccupations ?

Émergeant à grand peine de ses divagations, Pierrette se rend compte qu’elle est seule dans la cafétéria. Le comptoir est dégagé de tout relief et les serveuses ont disparu. Combien de temps a-t-elle passé là ?
Rassemblant ses forces, elle se lève, dépose sur le comptoir désert sa tasse vide, passe machinalement son badge dans le tourniquet et longe le couloir d’une démarche de somnambule.
À l’étage du dessus, la salle des marchés est encore animée : ses écrans lui indiquent qu’il est tout juste dix-sept heures. Pierrette envisage un instant de prétexter un appel de la crèche pour s’échapper.
Une heure plus tard, qui passe comme dans un rêve, ses collègues se dispersent et elle choisit de s’attarder un peu, émue par la certitude qui naît en elle qu’elle ne viendra pas le lendemain.
Où sera-t-elle ? Elle le sait déjà : la gare de Bercy est à deux pas, un train en part chaque soir pour la Sérénissime. Pierrette a toujours aimé le train de nuit, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle se revoit, émergeant de sa couchette en gare de Saint-Raphaël, là où le chemin de fer colle à la mer jusqu’après la frontière italienne.
Quelques clics de souris lui apprennent que le départ est à 19h47. Elle a plus de temps qu’il ne lui en faut pour se préparer. Le verbe l’amuse ; n’est-elle pas déjà prête ?
D’où préviendra-t-elle Simon ? De la gare ? Mieux, du train, quand il ne sera plus temps de faire machine arrière ! Mais les enfants ? Leur père leur expliquera tout simplement que Maman s’absente quelques jours. Ça n’est d’ailleurs que la stricte vérité.
Son cœur se serre à la perspective de les quitter ainsi sans préavis, mais elle sait qu’elle n’a pas le choix. Quelque chose s’est mis en branle et doit enrayer le déroulement trop policé de son existence.
Après avoir fourré sa trousse de toilette dans le sac à main qui constituera son unique bagage, Pierrette quitte en souriant l’immeuble qu’elle fréquente depuis tant de temps. Dehors, une belle lumière comme Paris en produit parfois joue avec le nouveau front de Seine du treizième arrondissement et le fleuve l’invite au voyage. Elle détache sa bicyclette avec la sensation exquise de faire une bêtise, pour la première fois depuis longtemps.

Il est encore tôt, et elle a envie de traverser le parc de Bercy. Elle l’a arpenté à maintes reprises, s’évadant une heure ou deux de ce métier qu’elle s’étonne toujours d’exercer. Souvent, elle y a poussé des portes imaginaires qui sont restées ouvertes bien après qu’elle eut repris son poste de travail.

La perspective de laisser son vélo aux abords de la gare ne lui plaît guère. Elle aimerait emmener avec elle son compagnon de route mais il n’a vraiment pas sa place à Venise. Elle attache soigneusement sa monture à un poteau qui lui semble mieux placé que d’autres, en lui promettant de tout lui raconter à son retour.
En la quittant, Pierrette a ce petit geste de la main en forme de caresse à peine déguisée qui ponctue depuis toujours la plupart de ses séparations d’avec des objets familiers.

Elle achète son billet pour la Sérénissime comme elle prendrait un ticket à l’unité dans un bus parisien : même légèreté que dans un geste banal, même inconscience que pour un acte machinal. Quand on est à sa place, tout devient simple.

Le point presse est attirant avec ses couvertures par milliers et constitue un passage quasi obligé pour la vacancière improvisée qu’elle est, mais elle en ressort les mains vides, peu désireuse au fond de découvrir la soi-disant actualité du monde. Elle a dans son sac à main sa plume préférée et un carnet où coucher ses impressions de voyage.

Son train ne tarde pas à être affiché et Pierrette, en compostant son billet, découvre avec plaisir et amusement qu’elle voyagera en voiture treize. Depuis que les trois kilos cent de Louis sont arrivés au monde un 13 janvier à treize heures, elle considère ce nombre avec tendresse. Après la naissance de Jeanne, deux ans plus tard, le treize janvier toujours, elle s’est entichée de ce chiffre, devenu porte-bonheur !

Un peu plus tard, installée dans son compartiment, Pierrette appelle Simon :
« C’est enfin toi ? Tu aurais pu prévenir de ton retard, tout de même !
– Non, justement, je n’aurais pas pu.
– Mettons…Tu rentres, là ?
– Non, là, je ne rentre pas, je m’en vais.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Je raconte que je m’en vais.
– Mais bon sang ! Où ? Pourquoi ? Combien de temps ?
– Je pars à Venise, parce que je ne me voyais pas rentrer à la maison, et ça va me prendre un certain temps…
– Tu es complètement cinglée ? Tu ne peux pas faire une chose pareille !
– Si, justement, je le peux ! La preuve, je suis en train de le faire… dans le train, pour être précise !
– Et les enfants, que vais-je leur dire ?!
– La vérité ! Que leur Maman s’absente quelque temps…Embrasse-les bien pour moi, ou passe-les moi d’ailleurs, je vais leur expliquer moi-même.
– Pierrette, tu es encore plus cinglée que je ne le pensais !
– Tu m’as toujours sous-estimée, Simon. […] »

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