Victoria Libourne – Françoise Houdart

Le début
Ça se passe dans le rêve. Dans le flou du rêve. Quelque chose se passe, à peine perceptible. Quelque chose… Un dérangement du silence. Infime. L’intuition d’un son primal. Mais cela s’obstine ; cela prend force, s’enhardit. Devient rumeur. Du fond du rêve, soudain, déboule l’oued d’un cri. Une femme est là. Une forme, une femme. Elle est dans le rêve, immobile, comme pétrifiée. Statue de sel. Entre elle et le cri, l’intraversable espace. Elle connaît ce cri : c’est celui de l’enfant. Le sien. C’est le cri échappé de son ventre. Le cri qui tranche. Sépare à jamais. Condamne à la peur à perpétuité ; la peur, l’amour. Rien ne la protège. Le cri la percute en plein cœur.
L’enfant pleure.
Dans la chambre où il se réveille, au creux de son petit lit-cage tapissé d’autocollants de superhéros et d’étoiles phosphorescentes, l’enfant pleure. Le tumulte des larmes traverse les murs, suit les secrètes voies enténébrées jusqu’à toucher le visage de la mère encore endormie, les bras noués autour du corps docile de l’édredon ; jusqu’à pénétrer par l’imperceptible fêlure dans le sanctuaire du rêve, là où se perdent les mots dérisoires de la consolation. Elle s’agite dans son sommeil, replie bras et jambes contre son ventre, remonte le drap pour y enfouir la tête.
L’enfant pleure.
Toute la nuit sourd de ses yeux, emportée dans la grande marée des larmes qui force le silence de la chambre de la mère. Elle ouvre les yeux ; s’arrache du lit. Son enfant pleure. Elle court dans la chambre de l’enfant. Jette ses bras désordonnés dans le torrent des larmes. Cherche l’enfant dans l’obscurité. Le trouve, le soulève, le prend contre elle, contre sa poitrine ; le tient serré, cœur contre cœur, jusqu’à ce que s’apaisent leurs scandes sauvages. Je suis là…, murmure-t-elle, là… Elle se penche sur le visage de l’enfant, effleure d’un baiser l’ourlet de sa bouche. La petite main de l’enfant s’égare sur le front de sa mère. Là… Mon bébé, mon petit. Là… L’emporte dans son lit, le niche dans l’édredon et s’endort dans la légère stridulation du souffle de l’enfant.
Pourquoi les sources des larmes d’enfance se tarissent-elles sous les couches sédimentaires de l’âge ; ce jaillissement, ce ruissellement qu’un baiser sur les yeux change aussitôt en sourire ?
Elle, petite.
Sur les photos de classe, une fillette aux sombres yeux tristes. « Non, pas tristes, disait sa mère. Tu as les yeux de ton père. Il y a du mauvais dans ces yeux-là. Une sorte d’orgueil qui tient à distance. Des yeux qui dérobent leur regard. C’est pour ça que… »
Elle, enfant.
Elle croyait qu’elle ne grandirait pas. Que le mauvais pèserait tellement sur ses épaules que ça l’empêcherait de pousser en hauteur, comme un jeune arbre perclus de parasites. Oui, le mauvais, c’étaient les parasites, les suceurs de regard. Quand sa mère disait ça, elle pleurait. Mais ça ne servait à rien, toutes ces larmes. Peut-être même que ça le faisait germer, le mauvais. Les mauvaises herbes, c’est à la pluie, aux larmes du ciel, qu’elles doivent de ne pas mourir ; ce sont ces larmes-là qui les font grandir, fleurir et se multiplier. Sa mère disait qu’elle était exactement cela : une mauvaise herbe. Elle ajoutait parfois qu’il y en avait de très jolies, cependant : les chardons mauves à tête de punk, les jaunes pissenlits étoilés, les liserons nacrés, les graciles coquelicots rouge sang au long cou velu. Tant encore… Elle n’avait qu’à aller les voir au jardin, les jolies fleurs sauvages, où elles se livraient à une guerre d’occupation sans merci des terres restées en friche depuis d’immémoriales récoltes. Sa mère disait que certaines possédaient même de très précieuses vertus. Certaines…
Il y eut cette nuit-là.
C’était une nuit de neige drue. Une nuit glaciale, transie sous une étrange lumière bleutée. Une lumière sombre ; bleutée, mais sombre. Longtemps, comme pétrifiée de froid elle aussi, elle avait observé la lente métamorphose du jardin. Le raidissement des branches nues et des longues mèches sèches des hautes graminées dans une stupeur blanche qu’une pâle lune d’hiver animait de frissons scintillants. Il avait neigé toute la nuit, silencieusement. Était-ce silence, cet engourdissement du jardin qui l’avait réveillée au cœur de la nuit ? Ou peut-être le sifflement perçant d’une fouine en chasse qui avait lézardé son sommeil ? Elle s’était levée, nu-pieds sur le sol glacé de sa chambre. Le front collé à la vitre de la fenêtre embuée de son souffle, elle avait suivi des yeux les chorégraphies éphémères des flocons dans la faible lueur de la lampe de la cour que sa mère avait oublié d’éteindre.
S’était-elle finalement rendormie, recroquevillée, grelottante, sur la tablette de la fenêtre ? Elle l’ignore encore aujourd’hui. Mais à l’instant même où elle avait ouvert les yeux, ce matin-là, elle avait eu la révélation que plus rien ne pourrait désormais brouiller de vaines larmes la vision que le jardin lui offrait, au dévoilement du jour, de l’intemporelle beauté du monde.

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