Son dernier saut – Marie-Paule Eskénazi

Le début
Ciel bleu, température de saison, 18 à 21° le matin, pouvant atteindre 25° cet après-midi au centre du pays. Vent faible. Attention, nuit froide…
J’écoutais la radio d’une oreille distraite. Il était six heures du matin. La nuit était claire. Étendue sur mon lit, je voyais le ciel bleu par l’espace entrouvert entre mes tentures mal fermées. Un dimanche ordinaire commençait. En congé, j’avais l’intention de passer à la rédaction pour boucler un dossier. Je prévoyais de glander, un terme que mes enfants m’avaient appris à apprécier et pratiquer !
Après le bulletin météo réjouissant qui devait sans doute plaire au secteur touristique, s’égrenaient les titres du journal. Politique nationale, internationale : les évènements ne s’étaient pas bousculés pendant la nuit. Je repensai à cette perspective de nuit froide en plein mois d’août. Normal, me dis-je, puisque le ciel est bleu, pas de vent, pas de nuage, et donc toute la chaleur accumulée par la terre pendant la journée va s’échapper vers le ciel. Au petit matin, avant que les rayons du soleil soient suffisamment hauts pour réchauffer la terre, il fera frisquet ! Les notions de météo apprises durant mon écolage de pilote privé me revenaient à l’esprit. Ma passion pour l’aviation, à laquelle j’avais consacré temps et argent pendant des années pour mon plus grand plaisir, s’était éteinte avec l’accident mortel de mon frère, aux commandes d’un planeur.
Était-ce parce que j’avais la tête dans les nuages que mon attention fut attirée par le compte rendu d’un « fait divers » placé en tête du journal, juste après les titres ? La concurrence entre chaîne privée et chaîne publique avait modifié la hiérarchie des infos. Pour être près des gens comme on disait, pour faire « proximité », les faits divers, sans être forcément révélateurs sociaux ou universels, s’étaient progressivement hissés au-devant de l’actualité, y compris sur la chaîne publique que j’écoutais régulièrement. Un glissement que je désapprouvais.
Accident grave à l’aérodrome de Runam impliquant un parachutiste. Après un regroupement, une figure durant laquelle, en chute libre, quatre parachutistes se rejoignent et se tiennent par la main pour effectuer différentes pirouettes avant de se séparer et d’ouvrir leurs parachutes, l’un d’entre eux s’est écrasé au sol. La victime, un homme d’une cinquantaine d’années, est hospitalisée dans un état grave. Ses parachutes ne se sont pas ouverts normalement ; ils se sont mis en torche, ce qui a heureusement freiné sa chute. Hospitalisé, il n’a pas encore pu être interrogé. Autre fait divers tragique sur la route…
Je coupai la radio. L’annonce de cet accident, un parmi d’autres, me fit sursauter. Il y a plus de dix ans, un accident – similaire ? – avait coûté la vie à une parachutiste accomplie. La victime s’était écrasée au sol, aucun de ses deux parachutes ne s’étant ouverts. Mère de famille, issue de la bourgeoisie locale, elle entretenait le week-end une liaison amoureuse avec son instructeur, lequel lui préférait, en semaine, une autre parachutiste, Kathleen D. dite Kate. Très rapidement, trop vite aux yeux de certains commentateurs, les enquêteurs avaient constaté un sabotage et l’accident avait été requalifié en meurtre. À l’issue d’un procès qui avait captivé l’opinion, le jury avait condamné Kate à trente ans de prison, une condamnation basée, en l’absence de preuves matérielles, sur l’intime conviction du jury.
Complètement réveillée par cette nouvelle, je décidai de me lever et ouvris largement les tentures. Expliquez-moi pourquoi le ciel, bleu quelques minutes plus tôt, me parut tout à coup gris…
Depuis une semaine, poussée par la curiosité, je menais malgré moi une enquête sur ce « meurtre au parachute ou sabotage amoureux » selon la presse de l’époque. J’étais troublée par la similitude apparente entre ces deux accidents. Je me demandais si cette nouvelle victime appartenait au même club que Kate.

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