Sur l’océan de nos âges – Françoise Pirart

Le début
Les restes de moi s’en vont. Mon armoire n’est plus celle d’avant. Il y a deux mystères à explorer : que sont devenus mon secrétaire en acajou et mon abat-jour bleu à festons jaunes ?
Je ne sais pas ce qu’on me veut. Aujourd’hui, j’ai été emmenée par ceux-là. L’un, grand et fort, était plutôt beau garçon, il aurait pu me plaire. Croit-on que je puisse regarder un homme sans le voir comme tel ? Sous sa blouse blanche (ils en ont tous), il devait avoir un torse musclé qui prête à tous les désirs, des jambes longues et bien faites, des pieds d’homme préhistorique. Ah ! je disais toujours à Albert qu’il avait des pieds d’homme préhistorique !
On m’emporte, je suis devenue une toute petite chose qui glisse entre leurs doigts. Je glisse et je me tais. De toute façon, on ne m’écoute pas. La fois passée – hier ? avant-hier ? –, j’ai demandé pourquoi j’étais ici. On m’a répondu que c’était pour mon bien. Que pour moi, il n’y avait pas d’autre solution étant donné mon âge.
Je suis stupéfaite. On parle de mon âge, mais on ne me pose aucune question précise à ce sujet. Certes, j’avoue ne plus être une jeunette, mais quand même… Questionner une femme sur un sujet aussi délicat est très souvent indélicat.

Au fil des jours, je ne m’interroge plus beaucoup. Les questions essentielles (où est mon secrétaire en acajou ? où est mon abat-jour bleu à festons jaunes ?) ont cessé de me tracasser. Les parties de cartes avec d’autres dames et messieurs effacent mes tourments. Dès cinq heures et demie, nos tournois enflammés sont interrompus par le sacro-saint café. Un breuvage insipide dans lequel fondent les tartines. Cette chose infecte est notre dernier repas avant le coucher.

M’allonger, fermer les yeux, m’engloutir dans le sommeil. Qu’ont-ils fait de moi ?
La nuit, je pense à ceux-là qui me laissent ici. Savent-ils ? Peuvent-ils seulement deviner combien, en cet endroit étrange, tout me semble biscornu, baveux, flagorneur et mistouflette ? Je sais… je sais – ne me contredisez pas – que ceux-là m’ont souvent raillée parce que je parlais d’une drôle de façon. Abrutis, va ! Ignorants !
On me réveille à six heures trente. On me laisse « vaquer à mes occupations ». Je me nettoie davantage que je ne me lave. Les bains délicieux aux mousses abondantes qui dégageaient des vapeurs sublimes me sont désormais interdits. Je me souviens des bulles qui roulaient sur ma peau et se frayaient un chemin vers mon intimité. Et de ma toison recouverte d’écume blanche. Les mystères de mon corps… Certains l’ont aimé, le savez-vous ? Oui, je parle comme une dame. Et alors ?
À présent, j’en suis réduite à un gant de toilette et un morceau de savon. La fois passée, j’ai empoigné mon pied gauche pour le poser sur le lavabo. Mon équilibre précaire m’a fait chavirer. La cuvette est placée beaucoup trop haut. Je n’ai pu y parvenir. C’est de leur faute, après tout ! Pourquoi l’a-t-on mise à une telle distance du sol ? Me prend-on pour une danseuse étoile ? Ne pensez-vous pas que cela en devient parfaitement risible ?
Je me plaindrai à la direction.
Le petit-déjeuner. Le café tiède. J’y trempe mon pain. Je ne regarde personne, mais ils sont tous là, bavotant, crachotant, dégoûtants. Quand me laissera-t-on seule ?
Mais on s’habitue au pire, la corvée devient banale. Si elle ne m’était plus imposée, elle viendrait à me manquer.
On m’a dit que j’étais vieille.

On me dit que je suis vieille. Aujourd’hui ! Mais c’est faux ! Certes, et grand bien leur fasse, il y a des vieilles autour de moi. Ne pas confondre, s’il vous plaît.

Une tache sur ma robe. Je dois la nettoyer. La tache grandit. Je frotte avec de l’eau. Une rivière, un fleuve… On me prend, on me déshabille, je suis nue. Une autre robe par-dessus moi. Et puis, assise dans mon fauteuil – mais ce n’est pas le mien, ne croyez pas ! (parce que mon fauteuil, on a promis de me le rendre) –, je regarde les dessins du tissu. D’affreuses cerises mauves sur fond rose ! Je tire les manches, elles résistent ! J’agrippe le bas de la monstrueuse chose qui m’emprisonne, je déchire, je mords l’étoffe traîtresse. Ça y est, je respire, je suis sauvée.
On va revenir, crier. Comme l’institutrice quand j’avais six ans. La menace plane comme un corbeau, la voix furieuse gronde, hurle déjà. Des deux doigts, je me bouche les oreilles. Je n’entends plus.
Ce matin, j’ai découpé des images que j’ai collées dans un cadre. Les couleurs sont joyeuses : du rouge, du jaune, du bleu. Du bleu comme mon abat-jour. Tiens ? Je l’avais tout à fait oublié, celui-là ! On m’a dit : « Bravo, Madame Somers ! » On avait l’air satisfait. Un rayon de soleil qui entre par la fenêtre, un sourire, des sandales qui claquètent sur le sol du couloir, une voix lointaine et étouffée… que me faut-il de plus ?

Je suis fatiguée.

Aujourd’hui est un grand jour. On m’a mis ma plus belle robe. Il paraît que c’est ma fête. Je suis très vieille. Une vie bien remplie, ont-ils dit. Carabistouille ! Les sots ! Les inconscients ! Leurs visages étaient penchés vers le mien. Quelle mauvaise haleine ils ont ! Un petit monsieur moustachu devant lequel tous faisaient des courbettes s’est approché. Il m’a félicitée de ma bonne mine. J’ai entendu quelqu’un l’appeler « Monsieur le Directeur ». Ses yeux étaient vitreux, un vrai poisson d’aquarium. Il avait le teint jaunâtre et bilieux. Le pauvre ! On lui donnerait du jus de carottes qu’il retrouverait au moins des couleurs ! Du jus de carottes et une bonne cuillérée d’huile de foie de morue. Ma mère connaissait les remèdes. Dès que ma sœur et moi commencions à nous plaindre, la cuillère bien remplie s’agitait devant nous. « Un coup pour fifille, un coup pour maman », disait notre mère. Elle se tournait de côté en faisant semblant d’avaler… Un point à l’envers, un point à l’endroit. C’est difficile de tricoter. Mes yeux las confondent les mailles, mes doigts ont la bougeotte et courent tout seuls sur les aiguilles. Un point à l’envers, un point à l’endroit. Voilà ce que disait le docteur chez qui j’étais allée me faire recoudre le genou, le jour où je suis tombée dans la rue. J’avais du sang partout. Je devais avoir… Quel âge ? Je ne sais plus, tout ça est si loin…

Ce midi, j’étais assise en face d’une personne que je ne connais pas. Elle a parlé de son diabète, de ses insomnies. Elle babelait tellement qu’elle s’est étranglée avec la soupe. Pleurnicharde, radoteuse ! « … Chronique… Rien à faire ! », que je lui ai dit. Puis, pour moi-même, j’ai murmuré : « Hypocondriaque, va ! »

Une bonne chope. Ça me manque. Avant, quand je tenais le café, j’aimais en boire une, le samedi.
On nous a servi de l’eau tiède dans des tasses. Il paraît que c’était du café. J’ai dit : « Qu’est-ce cela ? » On ne m’a pas répondu. Du manche de la cuillère, j’ai frappé la table à plusieurs reprises, de plus en plus fort. La vieille assise en face de moi, une certaine madame Perruchon, m’a fait une grimace. Je l’ai fusillée du regard ! J’aime cette expression : « fusiller du regard ». Puis, un autre vieux, à ma gauche, s’est mis lui aussi à taper sa cuillère contre la table. D’autres nous ont imités. Une vraie fanfare ! Il y a longtemps que je ne m’étais plus amusée à ce point.

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