Michel Lambert, les âmes fêlées – Emilie Gäbele

Le début
Dans ses romans et recueils de nouvelles, Michel Lambert a développé une même note, a créé un univers cohérent et concordant. Des liens se tissent entre chaque texte, des échos se répondent d’un récit à l’autre et font sens : des personnages, des thématiques, des expressions, des structures formelles, etc. Cette volonté d’unité – peut-être ignorée par l’auteur au départ – constitue toute sa richesse.
Le roman et la nouvelle sont deux pratiques littéraires différentes qui pourtant se rejoignent. Michel Lambert estime que, dans un roman, chaque chapitre doit avoir un enjeu propre, comparable à celui qui est indispensable dans une nouvelle. Chaque chapitre pourrait presque se lire de manière autonome. Les recueils de nouvelles peuvent également être lus comme des romans, chaque recueil étant porteur d’une même thématique. Tous ses récits, qu’ils aient donné lieu à des romans ou des nouvelles, partent d’un personnage qui devient la base même du récit.
Plusieurs thématiques parcourent ses romans et nouvelles. L’une d’entre elles est la fêlure, thème rendu célèbre par des auteurs comme Francis Scott Fitzgerald et Georges Simenon. Nous qualifions les personnages qui peuplent son œuvre d’âmes fêlées. En effet, chaque être a connu des épisodes douloureux, des événements qui ont amorcé une brèche. Parfois, cette fissure entraîne la cassure et la chute.

La fêlure
Cette « fêlure » symbolise toute l’œuvre de Michel Lambert. Nous y reviendrons d’ailleurs dans la conclusion. La fêlure est « la fente d’une chose cassée », c’est-à-dire une fissure. Il n’y a pas encore de fracture, mais bien qu’elle ne soit pas encore réelle, la brèche est amorcée. Plus généralement, « être fêlé » renvoie à la folie, au brouillage de l’esprit. Cette forme de fêlure est également présente.
Tout au long de son œuvre, Michel Lambert fait référence à Francis Scott Fitzgerald, écrivain du désenchantement qui avait la vocation de l’échec, et auteur de la célèbre nouvelle La Fêlure. Cet écrivain américain a fortement marqué Michel Lambert, qui a d’ailleurs intitulé l’une de ses nouvelles : « La fêlure » (le titre du recueil, De très petites fêlures, lui faisant aussi écho). Michel Lambert apprécie Fitzgerald à qui il rend hommage dans ses titres, dans les exergues de ses livres, dans ses récits, etc.
Les personnages qu’il met en scène ressemblent à ceux de Fitzgerald : ils sont fragiles, un peu paumés, en marge de l’ordre social. Le ressentiment, la colère, la tristesse, l’incompréhension et le mal de vivre les rongent au point qu’ils deviennent désabusés, désenchantés jusqu’au dégoût. Écrivains de deux époques éloignées, ils ont pourtant des thèmes similaires. Tous deux s’intéressent aux destins qui ratent, aux illusions qu’on perd, aux vies qu’on gâche.

L’échec
L’échec est omniprésent dans l’œuvre de Michel Lambert. Ces êtres échouent car ils n’ont pas compris le monde et ce que ce dernier pouvait leur offrir. Ils passent à côté de leur propre vie, du bonheur et de la réussite. Ils ratent tout ce qu’ils entreprennent. Le sentiment d’échec est ancré dans leur âme. Michel Lambert a une certaine attirance pour ce type de personnages : les perdants, les marginaux, les suicidaires. Son écriture en sol mineur oscille du dièse dérangeant au bémol fêlé.
Être « raté » n’est pas totalement négatif. Un échec signifie que quelque chose a été tenté. Les ratés sont de grands enfants, naïfs et innocents, qui n’ont pas compris le jeu du monde des adultes, qu’il fallait souvent tricher pour s’en sortir. Ce sont donc des êtres plus riches, plus vrais que les autres prêts à écraser n’importe qui sur leur chemin. Ils sont fragiles, mais en même temps plus forts que la majorité des personnes qui se situent dans la normalité.
Les gens qui réussissent parfaitement leur vie n’intéressent pas Michel Lambert. Au contraire, il est fasciné par les personnes qui adoptent une manière de vivre non conventionnelle. Il est touché par les vies de clochardisation progressive, il explore la pénombre des âmes. Il s’intéresse aux personnes qui se situent à côté de la norme. Ces individus connaissent la normalité, mais n’y sont plus par une sorte de malchance. Il rend hommage aux plus faibles, aux plus démunis.

La solitude
Les fêlures provoquées par une trop grande solitude et un sentiment d’échec sont difficiles à réparer. On ne peut guère sentir sa propre existence sans en percevoir la solitude. La plupart des écrivains décrivent la solitude de leurs personnages comme accidentelle, comme une conséquence de circonstances malheureuses. Chez Michel Lambert par contre, elle est intrinsèque aux personnages. À quel moment pouvons-nous qualifier un homme de solitaire ? Il arrive à tout le monde d’être seul dans sa vie, certaines personnes plus longtemps que d’autres. La solitude touche toutes les classes sociales, toutes les sortes d’individus. On peut être père de famille, avoir un emploi convenable et vivre dans un profond délaissement.
En vérité, nous sommes seuls dès notre naissance et ce jusqu’à la mort. Les hommes auront beau s’appuyer sur d’autres personnes, ils ne pourront compter que sur eux-mêmes. Chez Michel Lambert, la solitude est la cause des souffrances des personnages, de leur désespoir, de leur impuissance, de leurs difficultés de communication, de leur découragement progressif, de leur mépris des règles sociales. Ils s’enlisent peu à peu dans un isolement, voulu ou forcé, qu’il devient difficile d’éviter. Le paradoxe est que, grâce à cette solitude, ils se sentent exister, alors qu’elle leur rappelle l’inconsistance de leur existence.

Les masques
Les masques sont monnaie courante dans l’œuvre de Michel Lambert : le clown, l’humour, les déguisements, la fuite vers l’enfance… Ils permettent de s’évader, de rompre la monotonie du quotidien, de se dérober, de se révéler, d’ironiser ou encore de truquer le monde.
Le clown se retrouve sous plusieurs aspects. Il peut apparaître de manière explicite, dans des spectacles de clowns par exemple, mais aussi de manière implicite, par le biais de particularités qui lui sont propres : l’humour, le nez rouge, l’imitation, le déguisement. Le héros lambertien est un « clown triste ». Il reprend ses spécificités, a tout d’un homme malheureux qui utilise le rire afin de dissimuler sa vraie nature. Cependant, ces mises en scène sont souvent le meilleur moyen pour lui de dévoiler sa vérité intérieure : il devient le « clown triste qui dit la vérité ».
Ces personnages se perdent ou se cherchent dans des jeux de rôles où ils trichent avec eux-mêmes. Ils veulent rompre avec les convenances et le font savoir par le biais de la mise en scène. Ces déguisements constituent une sorte de refuge dans lequel ils peuvent oublier un moment leur personnalité, leurs problèmes. L’univers de l’enfance est une échappatoire. Le clown représente un morceau demeuré intact du pays de l’enfance.

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