Guy Goffette, sans légende – Yves Leclair

Le début
Il dit qu’il est natif de Romponcelle. Vous connaissez Rom­poncelle? Romponcelle, non pas Paris, Rome ni New York. C’est sur la route de Jamoigne, aux lisières du monde. Guy Goffette dit qu’il est né là-bas, à Jamoigne, dans ce porte-à-faux frontalier sur trois frontières, au beau milieu de la trinité sainte d’un nulle part. Car, si de nos jours, on fonce, pour un week-end, à New York, Pékin ou Marrakech, on n’y va pas à Romponcelle, on n’y passe même pas dans ce là-bas de là-bas. C’est trop au bout des mondes. C’est tout perdu là-bas, aux confins de la Belgique et du Luxembourg, en Lorraine profonde. C’est trop perdu, Romponcelle, au pays de la Semois entre Ardenne et Gaume, donc on n’y va pas. On en vient plutôt comme tout le monde. Enfin presque, car quand on en vient, on est et on ne peut être, au bout du «conte», comme tout le monde. Suffit de regarder Verlaine ou Rimbaud, deux voisins, de Metz et de Charleville, comment ils sont venus eux, aussi, descendus, pardon, montés à Paris. De Romponcelle, de Jamoigne, on partira après avoir longtemps songé à partir. Mais le diable sait où? On partira donc, on ira ailleurs, quitte à revenir. Au vrai, de Romponcelle, de Jamoigne, on partira et on y reviendra sans cesse pour repartir. On est toujours en partance, quand on est de ce lointain bout du monde.
Car c’est très extraordinaire d’être né un 18 avril 1947 à Romponcelle, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, en Wallonie. Être né à Romponcelle, dans ce hameau de cent cinquante habitants rattaché à la commune de Jamoigne au pays de Gaume, en Belgique, c’est très exotique. C’est un peu les Géorgiques, c’est entrer hors la légende, dans le grand foin du monde, par le plus petit chas de l’aiguille, c’est dans la bouse la promesse.
Selon les archives départementales, Romponcelle tirerait son toponyme de la traduction de romanorum ad pontem Cellea, la formule basse latine désignant le lieu où les travailleurs «romains vers le pont Celle» auraient construit leurs baraquements, sur la section de la voie consulaire qui va de Reims à Trêves, tandis qu’un abbé local, dans son Histoire de Jamoigne, a préféré y trouver un ranarum poncellus, soit le ponceau, le «petit pont des grenouilles». Bref, que voulez-vous, pont, baraquement ou frai des grenouilles, là-bas, ça passe et ça chante, un point, c’est tout.
Le poète en est fier et il a bien raison: Goffette aime répéter qu’il est de là-bas, enfant de la campagne, qui l’est toujours resté. Sa mère Marie-Thérèse Chleide accouche à la maison, le jour de la fête de la myrtille, rue de la Chavée (comme Achille: déjà la providence magique des noms), du nom de la Chavée, l’Hima­laya local, une colline de trois cent quatre-vingts mètres avec vue imprenable sur la forêt ardennaise. Guy est l’aîné des quatre enfants qui naîtront du mariage de Marie-Thérèse avec Fernand Goffette, ouvrier plâtrier et ancien combattant (1920-2010). C’est que l’apprenti poète de Quotidien rouge n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais dans la poussière du plâtre, et des reins usés d’un ouvrier plâtrier – enfant du peuple qui le revendiquera jusqu’en «haut lieu».
Ses parents le baptisent Guy, du prénom que portait, selon la légende fantaisiste, le guérisseur de l’épilepsie, des maladies nerveuses et de la danse de Saint-Guy. Fernand, son père, est d’ici, mais sa mère Marie-Thérèse vient d’ailleurs, ou bien l’inverse. L’un est d’un côté de la frontière, et l’autre de l’autre. Tout dépend d’où vous vous placez. Une complexe histoire de douanes.
Jamoigne est, en effet, une commune de Belgique située en Lorraine dans la province de Luxembourg. Ah bon! D’où êtes-vous alors? Disons que le petit Guy est un enfant frontalier vivant aux lisières de trois mondes, né tout au sud de la Belgique, avec un pied en France et un autre au Luxembourg, dans le triangle, le porte-à-faux des trois frontières. Trois fenêtres aussi bien, trois portes à jamais ouvertes comme toujours, mises en abyme sur l’autre pays. Comment voulez-vous après?
Il est vrai que, depuis ses hauteurs, la commune de Jamoigne, à quoi est rattaché le hameau de Romponcelle, offre une vue magnifique sur la vallée de la Semois laquelle fut réputée pour son tabac à rouler et à pipe. Sacrés planteurs de tabac! Comment voulez-vous après? Comment voulez-vous après, ne pas courir la campagne, les chemins, les rues, les routes, comment voulez-vous ne pas prendre la poudre d’escampette, comment voulez-vous ne pas quand passe une roulotte? Comment voulez-vous ne pas au moindre courant d’air? Comment ne pas au moindre air, violon, contrebasse et cymbalum, claudiquant, sautillant, boitillant, sur trois pieds, trois frontières, rythme impair allègre et mélancolique décalé, comment voulez-vous ne pas danser la danse de Saint-Guy, pêcher l’eau du pavé, les bas du ciel, la lune, les prunes, courir les fondrières, les chemins vicinaux, l’asphalte des routes, comment voulez-vous ne pas voir la mer au fond du jardin, comment ne pas prendre la poudre d’escampette? Comment voulez-vous après? Comment ne pas vivre dans le fond du jardin dans une caravane abandonnée, comment ne pas tomber dans la syncope espiègle des musiques tziganes, comment ne pas prendre la poudre de la vie promise, la poussière des chemins, celle d’avoir vécu, celle de la vie perdue comme du bon temps promis perdu, perdu promis?
Au vrai, Guy Goffette le chante sur tous les toits de ses proses et poèmes désabrités. Guy vécut son enfance à la campagne, dans ses jupons, ses dentelles, ses secrets, ses fourrés, mettant tôt son nez dans les affaires de la nature dont les muses qui l’amusent dégrafent leurs jarretelles, détachent leurs fruits, s’échappent dans les jardins toutes nues, les seins libres dans la nature dansant la gigue, toupet de foin dans le triangle des belles jambes comme des routes, riant d’être rattrapées, d’être étreintes, troussées, levées, de jouir, de croquer dans la chair passagère, de mordre dans la pulpe pas sage de cette vie.
Guy Goffette écrit comme il court la campagne après ses muses, joue à cache-cache dans leurs jupons, brûle devant leurs beaux fruits interdits, les flatte et les caresse, avance sur leurs marelles, parcourant la nature comme un amant fou, les monts, les plaines, les collines, les forêts, découvrant les fourrés, les sillons, les secrets de ses chairs d’«ogresse nourricière». Eh oui! Sous le voile des mots dévoiler, voir, toucher le corps glorieux, immense, blanc comme la neige à Jamoigne, noir comme la forêt «d’Ardenne et d’exil», noire touffe bouffante sur la peau blanche du monde.
Ainsi l’enfant vivra-t-il une enfance buissonnière avec ses frères et sœurs, dans la maison du hameau. Mais le problème, quand on est un gosse de la campagne, c’est qu’on serait bien resté au village à planter des graines de tabac avec Grand-père. Et voilà que l’on vous pousse, garnement, à continuer vos études. C’est une chance, vous chantent sur tous les tons le père et la mère de famille ouvrière, et le Saint-Esprit. On a onze ans et des poussières, on a couru la fabuleuse campagne, on a connu le château de ma mère dans la petite bicoque du hameau, la gloire de mon père au retour du boulot, on a vécu la guerre des boutons, on a des tas d’histoires à raconter comme le secret du Grand Meaulnes. Et même qu’on confectionne déjà de petits livres comme autant de bouts de chandelle.
Le gamin qui aime affabuler entre très tôt dans la légende dorée. Pourtant il faut déjà songer à partir, à quitter le nid douillet et sauvage de Jamoigne. Et après, ce sera après – à jamais – c’est comme ça, après, ce ne sera plus jamais comme avant. Après, on est parti et même si l’on reviendra, on ne pourra plus revenir, à jamais parti. On aura éprouvé très tôt que toute terre est exil, comme le prêchait l’abbé au village, quand il racontait l’histoire de la Sainte Famille en partance sur la route, Marie accouchant dans une étable de fortune, et qu’il n’est d’autre éternité que dans ce départ éternel, qu’on est de passage, comme dit le vieux livre en cuir enrubanné sur le lutrin dans l’église de Jamoigne, et cela malgré tout, malgré l’enfance au pays, le vert paradis des amours enfantines. Amen. Il faut tout quitter, ainsi soit-il. Il faudra dire amen à tout jusqu’à la mort dans les siècles et les siècles. Adieu, donc, Maman, Papa, les petits frères et sœurs, adieu, rue de la Chavée, les copains du village, adieu Romponcelle, Jamoigne, les Bulles, le Haut des Fagots, Tintigny, Florenville, adieu les venelles, les chemins, les jardins, les forêts, les parties de pêche dans la Semois, adieu les planteurs de fumée. Adieu les lieux-dits, adieu les petits dieux des lieux, adieu les vieux lits des dieux. Alléluia!

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