Confession des genres – Emmanuelle Favier

Le début
Permettez-moi de vous parler un peu de ma moitié. J’aime parler d’elle. Je l’aime tant. Il y a peu de gens qui daignent m’écouter : pour la plupart, cette histoire n’est pas tout à fait acceptable. Elle leur apparaît comme vaguement dégoûtante, et ils la toisent de la manière dont, peut-être, ils observeraient un membre mutilé.
Ma moitié. J’évite de lui donner un nom, la tentation est trop grande de compléter les syllabes. Pas de nom vaut mieux qu’un demi-nom. C’est pourquoi je l’appelle généralement Tu quand nous sommes ensemble, puis j’opte pour Elle quand je la raconte à d’autres. Elle a peu d’amis, car rares sont également ceux qui sont prêts à vivre une amitié amputée.
Il est vrai qu’il y a sans doute de quoi s’interroger. Moi-même j’ai maintes fois soumis au questionnement un choix aussi inhabituel – si, toutefois, il est possible de parler de choix en matière amoureuse. Paradoxalement, ce n’est pas la dimension physique à laquelle il est le plus difficile de s’accoutumer. Au contraire. Car l’on saisit rapidement les avantages qui peuvent découler du fait de n’avoir qu’un seul sein, qu’une seule épaule, qu’une seule jambe à caresser. Il devient alors possible de doubler son plaisir, à moins que l’on ne choisisse d’occuper sa main libre à autre chose. Un œil unique est plus aisé – et plus original – à louer qu’un banal duo de fenêtres sur… etc. ; une demi-bouche se dévore avec une merveilleuse complétude, proche du rassasiement.
Quant au demi-sexe, je vous prie de bien vouloir me croire sur parole, il offre une jouissance toute particulière : à la fois plus intimement serré autour d’un côté de ma verge, et laissant l’autre face à la disposition de ses cinq doigts experts, ou encore de la fraîcheur du soir. Le régal est d’exception.
Je ne m’étendrai pas sur les plaisirs délicats qu’un nombril hémicyclique, lune incomplète et frugale, est à même de procurer. Je garderai pour les intimités de l’alcôve, vous me le pardonnerez, la description de la douce exaltation qui me saisit chaque fois que mon doigt s’aventure dans le sillon à pic, délicieusement ouvert sur le néant, qui longe la poitrine lacunaire et néanmoins généreuse de ma compagne. Toutes les nuances de ces agapes ne peuvent que difficilement être communiquées. Surtout à ceux que l’existence, dans son avarice, a tristement cantonnés à la fréquentation de partenaires entiers.
Non, en vérité, c’est de ne recevoir et de ne pouvoir donner qu’un demi-amour qui est parfois douloureux, je le confesse. Et il m’est souvent difficile de refouler la pensée amère que, quelque part dans le monde, quelqu’un reçoit cinquante pour cent de la passion qui devrait me revenir intégralement, d’effacer de mes rêveries l’idée pénible que quelqu’un enlace l’autre partie de la femme avec la moitié de laquelle je partage ma vie.
Il m’arrive, vous pensez bien, de m’insurger. Pourquoi ne mériterais-je pas une passion totale ? Je ne suis pas moins complet qu’un autre, après tout. Mais ma colère est vaine, car sans objet ; la pauvre n’y est pour rien, je le sais. Orpheline d’elle-même, elle ne connaît hélas pas le reste de sa personne, dont elle a été séparée à la naissance.
Si je m’en satisfaisais d’ailleurs jusqu’à récemment, c’est que je savais fort bien que l’amour d’un être total bien souvent descend en deçà de ces cinquante pour cent, à force d’usure et de maladie matrimoniale. Tandis qu’à vivre ainsi j’avais ma part assurée ; tronquée, certes, mais garantie par la césure elle-même. Viendrait peut-être le jour où je ne saurais plus me raisonner ainsi – ou peut-être au contraire ma passion se serait-elle à son tour érodée, moi qui suis contrairement à elle sujet aux faiblesses, et affligé des tares propres aux êtres intégraux. Mais je me rassurais en songeant que mon départ ne la ferait qu’à moitié souffrir.
Je ne sais pas, d’ailleurs, si cela me soulageait ou m’attristait.

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