L’eau des rêves – Manu Causse

Le début
Campé sur ses jambes, penché en avant, l’homme lance la faux. Mouvement ample, unique, de tout son corps. Avec grâce, les hautes herbes se couchent en andains.
Parfois, l’homme s’arrête, essuie son front du revers de la manche. De l’étui en cuir attaché à sa hanche, il sort une pierre à aiguiser, la frotte avec des gestes précis sur le fil de la lame. Puis se remet à l’ouvrage.
Les heures passent. Soudain, l’homme s’arrête. Il se redresse à peine. Regarde au loin, vers les collines. Son expression est indéchiffrable; les yeux dans le vague, il reste immobile, le souffle court.
Un instant plus tard, il se remet au travail. Cette fois, ses gestes sont moins coordonnés, déséquilibrés, hachés. La lame de la faux accroche des racines épaisses, des pierres dissimulées entre les mauvaises herbes.
L’homme ne jure pas. Il laisse tomber la faux, lance un coup d’œil par-dessus son épaule vers le cheval, là-bas, près du pont. Les ombres, déjà, se sont allongées. Tout au fond, appuyé sur la colline, le village attend en silence. Quelques heures de bronze sonnent au clocher.
Il est tard, déjà.
L’homme défait l’étui de cuir à sa hanche, s’assied contre une pierre, allonge les jambes, à l’ombre du pin parasol. Sous ses cuisses, la terre d’argile est chaude. Il porte à ses lèvres la gourde de cuir remplie de vin violet. Boit à la régalade.
Il pousse un soupir rauque, se masse les poignets. Son dos lui fait mal – ce n’est pas la fatigue du travail, mais une douleur sinueuse, âpre, une douleur qui stagne puis brûle, l’envahit, crépite un instant à la base de sa nuque avant de s’éloigner. De s’enrouler à nouveau sur elle-même.
De l’étui en cuir, il extirpe son couteau au manche de bois, le déplie, en éprouve le fil.
Regarde le ciel.
La lame appuie sur les chairs, ouvre la peau du poignet, les veines vertes et bleues. L’entaille est profonde. Sans appel.
La douleur le traverse de part en part. Dans la gorge de l’homme, un sanglot se forme. Au centre de sa poitrine, dans ses tempes, ses extrémités, son cœur cogne.
Puis tout se calme. Près de lui, le cheval émet un son caverneux, se déplace pour brouter l’herbe folle entre les ceps de vigne.
L’homme redresse la tête, soulève le rebord de son chapeau. Regarde vers l’ouest, le soleil jaune au-dessus des montagnes. Vingrau s’étend face à lui, barre de roche nue, squelettique. Tauch, derrière, comme les flancs rassurants d’un sanglier. À quelques pas, le ruisseau au flot doux, régulier. L’été n’est pas loin.
Une bergeronnette se pose sur un buis. Plonge et replonge vers l’eau étincelante, s’égoutte, tourne sur elle-même avec des mouvements brusques, presque trop vifs pour l’œil.
L’homme tente de respirer. Ses poumons sont couverts d’un voile pesant. Il cherche son souffle. Il ne pleure plus. Il attend.
Le cheval s’immobilise; la bergeronnette s’enfuit. Quelque chose file entre les ceps de vigne, serpente. Un souffle noir, un minuscule ouragan.
La main de l’homme se tend vers la gourde de cuir. Retombe sur ses cuisses. Sa tête se renverse, son chapeau roule sur le sol. Son poignet, son bras, ses vêtements, et la terre sous ses jambes, et le cuir de la besace, les chaussures, tout, à présent, est recouvert de sang, de sang épais qui s’écoule, comme le vin, dans la terre sableuse, entre les pierres, au plus secret.
Au centre du paysage, l’homme expire.
L’histoire est dite.

Il se réveille, les lèvres sèches. Le cœur battant. Il meurt de soif.
Tout va bien. Ce n’était qu’un rêve. Un cauchemar.
Il rentrait du travail comme chaque jour. Ouvrait le coffre de sa voiture, déchargeait les commissions, entrait dans la cuisine pour ranger les courses dans le réfrigérateur.
La poignée d’un sac plastique se déchirait, comme au ralenti. Le contenu se répandait sur le carrelage – lait, miel, œufs, vinaigre, verre et plastique. Un désastre. Sa faute. Plus rien à faire, sinon éponger.
Mais déjà la tache inondait le sol de la cuisine, rampait le long des murs, avalait ses pieds; impuissant, il s’y enfonçait, s’y fondait, traversant le carrelage, la dalle de béton, les fondations de la maison puis la terre argileuse, s’infiltrant dans les couches profondes, parmi la roche et le magma jusqu’au noyau de la terre.
Alors, le monde explosait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *