Sur la pointe des mots – Marie France Versailles

Le début

Une femme est assise sur un rocher au bord du torrent. Son bras gauche enserre ses genoux ramenés contre elle. Ses pieds déchaussés reposent au frais de la mousse.
Le torrent dévale, rebondit sur les pierres, éclabousse l’herbe de gouttes de lumière.
C’est un moment où se sentir bien.
La chaleur sur les épaules, la main droite abandonnée au vif du courant.
Retour de promenade.
Elle a laissé ses compagnons la devancer. Les enfants se sont mis à courir à travers l’alpage, tandis que leurs parents suivent le sentier qui sinue dans la descente. Le village, en contrebas, ne se devine pas encore.
Elle attend que s’atténue le bruit des voix. Juste un dernier cri, de victoire, d’un gamin sûr de son avance : C’est moi qui arriverai le premier !
Et puis, le silence et la fraîcheur de l’eau dans la tiédeur de l’été.
Elle lève les yeux. Les sommets ont disparu au-delà d’un épaulement rocheux. La cascade vient de là-haut. Surgie d’où ?
Ne rien connaître d’avant. Ou si peu. Ne rien savoir d’après. Pressentir, en aval, des chutes, des crues, des gués, l’étendue paisible des lacs, la rivière qui inonde ou irrigue.
La même eau. Et toujours neuve. Celle qui lui glisse entre les doigts…

Çà et là pointent les premiers colchiques. L’automne s’annonce.
Déjà.

Être cette femme qui s’offre le temps de s’arrêter. Le temps de consentir à l’inévitable. Savoir que le torrent continuera de chanter après son départ, l’eau de jaillir. Y glisser une main impuissante à la retenir. Sans regret, ni amertume. Malgré le regret et l’amertume. Écouter son passage. La laisser couler. Puissante. Féconde.

Être cette femme, et, par la magie de l’écriture, imaginer la source et le torrent, raconter l’amont et l’aval. Suivre les rives. Surprendre les méandres. Ou les inventer.

Quelques pages, le temps que l’été décline et que fanent les colchiques.

J e n’ai pas connu mes grands-parents. J’ai interrogé mes sœurs et quelques grandes cousines qui ont vécu, petites, les vacances d’été au chaud des grands-mères.
Qui étaient ils? Où tendaient leurs rêves? Que mangeait-on chez eux le dimanche, à la grande table? Et les lundis dans la cuisine? Je devine les enfants qui s’ennuient au repas dominical, chiffonnent la belle nappe, balancent leurs jambes sous la table. Et l’odeur, peut-être, des maisons d’autrefois.
Je ne sais rien, plus haut, plus loin, de mes ancêtres. Je n’ai ni la patience, ni le goût de m’en aller fureter dans les archives gardées au frais par les Mormons. J’y trouverais une cascade de noms, de dates, naissances et unions, qui ont mené sans s’en douter à ma conception. Mais tout cela manquerait de chair et d’âme.
Alors, parce qu’il faut un début quand on écrit, je vais m’offrir une aïeule de mon choix.

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