Mère de l’année ! – Line Alexandre

Le début

Il faut que je parle à quelqu’un, quelqu’un qui m’écoute sans mot dire. Pa Noé a toujours été silencieux, je veux croire qu’il s’agissait d’une forme d’attention.
Et la mort ne peut qu’avoir développé ces qualités.
J’ai cueilli dans le jardin quelques roses orangées, que j’ai baguées de papier alu.
Allée 34 B à droite, une adresse de boîte postale.
Je gare ma voiture devant l’entrée du cimetière et moteur coupé, j’attends. Je n’arrive pas à me décider, soudain intimidée, mes mains étranglent le bouquet. Le grand soleil luit dehors. Je ferme les yeux, la tête appuyée au dossier et je plonge dans la nuit du souvenir. Sept ans déjà.

C’était un début d’hiver grincheux, timide qui crachinait ses humeurs. Maman Rose avait téléphoné : Pa Noé était parti depuis midi, en claquant la porte, ils s’étaient disputés, rien d’original si ce n’est que je n’en étais désormais plus le prétexte mais bien Phil auquel le rôle allait comme un gant.
Pa Noé avait pris son vélo. Il pédalerait avec rage sur les chemins pour s’épuiser et rentrer s’avouer vaincu. Pourquoi maman Rose était-elle inquiète ? Le scénario était connu.
– Il n’est pas rentré pour manger. Cela ne lui ressemble pas. S’il lui était arrivé quelque chose.
Je ne croyais guère à son inquiétude, et si j’avais accepté de venir après avoir confié les petits à Nico, c’est qu’il était plus facile de céder. Nico se ferait un plaisir de leur donner le bain, je les retrouverais avec des mines de souris complices qui ont bien profité de l’absence du chat. Quand je n’étais pas là, ils se passaient tous très bien de moi.
Nous avions roulé pendant plus d’une heure dans les campagnes alentour, après avoir installé Phil devant une cassette de dessins animés, avec un paquet de chips pour plus de sûreté, avait dit maman Rose, ce que j’avais désapprouvé mais je n’avais pas voix au chapitre, pas plus que Pa Noé d’ailleurs.
Les routes étaient désertes à cette heure et les phares de ma fourgonnette avaient beau balayer les bas-côtés, nous n’avions rien trouvé. Nous allions rentrer, téléphoner à l’hôpital, au service des urgences, mais maman Rose avait dit :
– Fais un détour par l’église et la cure, il y finit peut-être le vin de messe avec Albin.
La voix de maman Rose était sèche et acide. Elle en voulait à cet homme de la forcer à sillonner les routes à sa recherche.
– Tu aurais dû le retenir.
– Dépêche-toi, avait-elle répondu en me tendant une lampe torche. Inutile qu’on se trempe toutes les deux.
J’étais sortie de la voiture sous le crachin.
Pourquoi était-ce à moi de résoudre ces problèmes de vieux couple ? Parce que c’était sûrement un peu de ma faute, ce serait de toute façon toujours de ma faute. Ou de celle de Phil. L’enfant est un poids, une souffrance, une médaille, un orgueil, un but, un superflu… Cela, on me l’a appris. La vie est pénible, les enfants sont pénibles.
Pénible : un mot essentiel dans la définition de l’existence.

Je triture mon bouquet de roses.
Des effluves de souvenirs rances me précipitent de nouveau au creux de la nuit au sale petit crachin.

La lueur du réverbère suffisait jusqu’à la grille, mais pour remonter l’allée qui menait à l’église, j’avais actionné la lampe torche. Chaque pas faisait osciller le pinceau de lumière qui jouait à m’attirer puis à m’échapper en saccades progressives. Je le suivais sans bien regarder autour de moi. Je faisais mon devoir, songeant même à mentir et rebrousser chemin.
Le cimetière cernait l’église aux trois-quarts, démarrant de chaque côté du portail, un beau portail gothique. Ce soir-là, je n’avais pas jeté un œil au tympan, je le connaissais par cœur, j’adorais la scène de maternité tranquille : la vierge tournait fièrement son bébé vers des pénitents à genoux qui formaient un rempart entre elle et une horde de créatures grimaçantes : des diables, des maudits ? Au milieu des dangers, elle souriait sereine, sans crainte. Elle avait dû être très aimée pour répandre cette confiance.
On m’avait appris que la mère de Marie était stérile, et la venue de cette enfant, la future mère de Dieu, avait été vécue comme un miracle. Un miracle…
Comme il devait faire bon être aimée comme un miracle.
Ces pensées me traversaient pendant que je suivais le halo de la torche. J’avais pris le chemin à gauche qui menait à la cure, le faisceau de ma lampe balayait au passage le tombeau du soldat inconnu. J’avançais sans terreur, je pensais que les âmes errantes ne s’encombraient pas de mauvaises intentions envers les vivants. Mes pas s’enfonçaient dans le gravier boueux, la marche devenait laborieuse, il n’y avait pas l’ombre d’une raison que Pa Noé soit venu se perdre ici par ce temps, dans le noir. Aucune lueur dans la cure qui était vide, je l’aurais parié.
Quand j’avais buté sur une ombre : le Grand Calvaire.
Je l’éclairai d’un plein jet, par réflexe. Appuyé contre le mur, il y avait le vélo de mon père. Et de chaque côté de la selle, deux pieds se balançaient, symétriques, l’un déchaussé, l’autre gardant accroché aux orteils un mocassin, deux pieds au bout d’un corps qui grinçait au vent, un corps au bout d’une corde, une corde dont la potence était la croix du Grand Calvaire.

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