La danse de l’abeille – Françoise Houdart

Le début

Je pense à vous.
C’est ça que j’écris, cette phrase-là, ces quatre mots-là, chaque soir, à la même heure. Depuis des années. Oui, des années, je crois. J’écris : Je pense à vous. Parfois, je m’autorise la majuscule. J’écris Vous. J’écris : Je pense à Vous, comme j’écrirais : je pense à Alexandre, Thomas, Michael… À n’importe qui. Vous serait n’importe qui, mais pas vous. Il n’y a cependant pas de confusion dans mon esprit. Pas de transfert. Celui à qui je pense n’est personne d’autre que vous.
Quand approche l’heure de mon rituel quotidien, je m’y prépare avec gravité, avec amour, sans être sûre que je vous aime. Je m’apprête cependant. Je me prête à la célébration de l’illusion. « Je m’apprête » retourne le geste, la caresse vers soi. C’est un beau verbe qui sent l’apprêt des draps amidonnés, fraîchement repassés. J’apprête mon visage, ma coiffure, ma tenue vestimentaire. Je viens parée à notre rendez-vous quotidien. J’y viens à votre insu, embellie d’un indicible désir. Je me rends à l’idée de vous, timide amoureuse s’asseyant au bord d’un lit d’incertitude. J’aime cet instant précaire. Cette intimité dans l’absence qui vous rend si proche parfois qu’il m’arrive de ressentir le trouble où vous plongerait la découverte de ma secrète assuétude à l’entretien de votre souvenir dans ma vie. Peut-être penseriez-vous, s’il arrivait que vous lisiez ces lignes, que la mémoire est le lieu naturel d’archivage des souvenirs, que la mémoire est une sorte d’herbier de souvenirs ; que c’est là, dans leurs fichiers répertoriés, qu’ils risquent le moins d’être dénaturés, défigurés, trahis par les ingratitudes du vivant. Mais n’est-ce pas précisément ce que je désire le plus au monde ? Que le souvenir de vous ne s’endorme pas dans le formol d’un rêve inassouvi, mais qu’il renaisse soir après soir, s’ouvre comme une fleur de lune, une plante vivace qu’on ne coupe jamais parce que les plantes coupées meurent dans les vases posés sur les rebords des fenêtres ou sur les tables, bien au centre.
Oui, parce qu’elles meurent…

J’évoque un rituel dont vous ne savez rien, dont vous ne saurez jamais rien ; une commémoration qui vous restera à jamais inconnue. Je lui réserve un coin de ma table d’écriture. Rien d’autre n’y est toléré qu’un bloc de feuilles vierges et un porte-plume réservoir à pompe, rarissime relique de ma communion solennelle que les grandes tempêtes de ma vie n’ont jamais réussi à arracher de ma main. La feuille que je détache du bloc, je la lisse sur ma table, je la polis. Elle est le non-lieu de notre rendez-vous. Mes yeux en fouillent l’espace infiniment vaste et profond, un abîme de blancheur où se perdront mes mots. Je pose ma plume sur le papier. Si vous pouviez entendre comme mon cœur bat !
J’écris Je, et aussitôt la fiancée renaît en moi, celle qui vous cherchait jadis, qui chérissait la probabilité de votre existence. Celle qui entretenait la conviction que vous marchiez vers moi.
J’écris Je pense à vous. Ensuite, je chiffonne la feuille et la jette dans la corbeille à papier.

Une réflexion au sujet de « La danse de l’abeille – Françoise Houdart »

  1. Anne-Françoise

    Curieux récit que celui-là, récit d’une femme qui attend l’amour et son amoureux et qui l’imagine, le fantasme.
    Récit construit autour de la quête de cet amour mais pas seulement.
    Récit d’une femme qui se dit, s’écrit dans cette vaine recherche.
    Le style est flamboyant, concis, les chapitres sont courts, le livre n’est guère épais et, en même temps, l’ambiance se construit graduellement, le lecteur est pris en otage.

    On y devine les propos émouvants d’une femme…discrète, effacée, en souffrance…qui trouve son refuge dans ses rêveries

    Ce livre est un cri…poétique.

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