Corinne Jaquet – Zoom sur Plainpalais

Le début

Que ferait un homme sachant qu’il va mourir dans moins d’une heure ?
Il n’irait certainement pas se préparer un café.
C’est pourtant ce que fit Fernand lorsque onze coups sonnèrent au clocher de Saint-Boniface. Un Nescafé. Vite fait au micro-ondes. Puis il forma un numéro sur le clavier de son téléphone : occupé. « Je rappellerai plus tard. » Qu’il croyait.
Ne se doutant toujours de rien, il alla se rasseoir sur le balcon. Ce n’était pas vraiment un balcon, mais plutôt une loggia, une véranda, un « bow-window », un jardin d’hiver, bref une petite pièce en losange située dans l’angle de l’immeuble et donc de l’appartement. Les vantaux supérieurs s’ouvraient pendant l’été. On se croyait alors suspendu au-dessus de la Plaine de Plainpalais, une loge de choix pour survoler le monde.
Fernand y avait installé une partie de son bureau, son poste d’observation.
Hélas, il ferait bientôt beau. Les feuilles, en habillant les arbres, masqueraient le marché aux puces à l’œil de la longue vue. Le commerce de Fernand se compliquerait comme à chaque printemps depuis une quinzaine d’années.
Mais, en même temps, il quitterait ainsi plus souvent son nid d’aigle et retrouverait les copains, les petites verrées improvisées sur l’angle d’une commode presque Louis XV.
C’est du moins ce qu’il croyait puisqu’il ne savait pas qu’il allait mourir.
Depuis quinze ans qu’il vivait dans le vieil immeuble, à l’angle de l’avenue du Mail et de la rue de l’École-de-Médecine, Fernand multipliait les amitiés dans tout le quartier.
Il se sentait d’ici. Un Plainpalistin, pur et dur.
Cette profonde conviction d’appartenance l’avait conduit à vouloir s’approprier l’histoire de cette morne plaine, au point de collectionner tout ce qui s’y rapportait.
Pour sa passion, il s’était mis à parcourir les stands des bouquinistes installés en bas de chez lui, au sein des marchés du mercredi et du samedi.
Il avait naturellement lié connaissance avec des marchands qui recherchaient pour lui vestiges et documentation ; c’est ainsi qu’il avait rencontré son meilleur ami et fondé avec lui un groupement qui ne désespérait pas de rendre à ce losange, aujourd’hui livré aux crottes de chien, sa grandeur et son élégance d’antan. Une cause d’autant plus belle que tout le monde l’estimait impossible.
Au décès de son père, récupérant la lunette avec laquelle ce dernier admirait les étoiles, Fernand avait affiné un système de communication « au poil », disait-il : quand un marchand possédait une pièce intéressante, il alertait Fernand par un coup de fil. Braquant sa longue vue sur le marché, Fernand examinait l’objet à distance et, s’il lui convenait, se le faisait mettre de côté.
La première transaction sous cette forme l’avait été par jeu. Et puis le rituel s’était installé. Le flair de Fernand et sa curiosité hors norme avaient fait le reste : il chassait aujourd’hui l’objet rare depuis sa fenêtre pour le compte de différents clients. Un collectionneur, un antiquaire ou encore un décorateur de théâtre, sa clientèle était variée.
Fernand améliorait ainsi l’ordinaire. Qui n’avait d’ailleurs d’ordinaire que le nom, puisque ses finances se portaient plutôt bien.
Ne sachant toujours pas qu’il mourrait bientôt, Fernand retourna s’installer derrière l’œilleton de son outil de travail. Croyant poser sa tasse, il manqua le bord de la table. Le liquide fumant déborda et lui brûla la main. Ça le fit sursauter. Et bousculer la longue-vue.
L’engin pivota et dirigea sa focale sur le stand de ce vieux Mercier. Un bon type qui n’avait pas inventé l’eau tiède. Et à qui Fernand avait bien dit de ne communiquer son adresse à personne : « Tu prends leurs coordonnées et c’est moi qui les rappelle. » Mais Mercier était… Mercier justement ! Et là, dans son viseur, Fernand le vit désigner son balcon du doigt.
Il eut d’abord un mouvement de recul, comme si le doigt allait lui entrer dans l’œil. Le reste du café se renversa. Décidément, depuis quelques jours, il n’était plus le même… Et puis il regarda à nouveau : non seulement cet imbécile de Mercier désignait son balcon, mais de plus, il le faisait à l’attention du seul homme que Fernand redoutait véritablement de voir débarquer chez lui. Il l’avait reconnu malgré la casquette.
À l’idée que l’indésirable traversait déjà la rue pour monter le voir, devinant ses mauvaises intentions, Fernand se mit à trembler. Pourquoi fallait-il que tout se complique ? Justement maintenant ? Alors que tout était sur le point d’aller beaucoup mieux ?
Il n’était même pas parvenu au bout de cette pensée que la sonnette retentissait.
« Déjà ! » Le bruit avait provoqué comme un court-circuit dans sa tête. Fernand s’affola. Ses yeux cherchaient une arme lorsqu’ils se fixèrent sur le mur du salon. Il saisit un objet. C’était dérisoire mais mieux que rien.
On sonna à nouveau. Resserrant son poing, il se dirigea vers la porte, qu’il se décida finalement à ouvrir. Il s’était trompé de personne. Le sang se remit à circuler dans ses veines.
– Vous ?
Fernand se sentit stupide.
– Je ne m’attendais pas à… entrez vite !
Et il s’effaça pour laisser passer son hôte, qui venait de retirer son béret.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *