Collectif – Strip-tease

Le début

Cet après-midi, la nuit est tombée sur Liège. Ici, c’est souvent la nuit en plein jour. On fait avec.
Le petit monsieur progresse d’une manière inédite. Aucun manuel de marche à pied ne cite cette allure étonnante à mi-chemin entre l’équilibre instable et le spasme. Il chaloupe de tribord à bâbord et réciproquement. Cette démarche est bien plus fléchie que réfléchie. C’est ça qui en fait le panache. À cette heure, le panache n’est plus dans les mots, mais dans l’attitude. À cette heure, le panache transforme le petit monsieur en grand monsieur. En géant. En ténor. En amiral de vaisseau. En golem halluciné. Un golem qui titube vers un horizon de houblon. Il évolue imperceptiblement mais irrémédiablement. Il laisse derrière lui tant de choses. Ça tombe de ses poches, de son cœur et de son cervelet confit à la pils, sur le pavé mouillé. Le petit monsieur essaime. Et ce depuis une bonne chiée d’heures.
Le pavé de Liège est toujours humide.
Souvent, dans sa tête d’homme privilégié, le petit monsieur aime à se faire le listing de sa réussite. Une femme, deux enfants, un boulot d’architecte, une Picasso Xsara avec GPS, un chien de marque, une maison à Tilff, un appartement à Coxyde… À ce tableau, il ne manque que la maîtresse. Et je vous vois venir… Mia, me direz-vous… Non, non, non, pas Mia. Vous rigolez. La maîtresse, elle n’existe pas. Le petit monsieur ne mange pas de ce cramique-là.
Le petit monsieur est marié à la plus gentille et la plus compréhensive des femmes mosanes. Les enfants, dont je tairai le nom, par respect pour la vie privée, sont des ado-rables, comme il aime à plaisanter ! Le boulot du petit monsieur est passionnant. Architecte pas de « petites-villas-fermettes-pour-petits-bourgeois-qui-chipotent-car-même-sur-vingt-cinq-ans-c’est-plus-payable-et-pourtant-ils-pensent-pouvoir-exiger-de-finir-leurs-jours-dans-un-même-clapier-minable-que-leurs-parents-ostéoporosés-et-alzheimerisés » !
Non, le petit monsieur dessine des appartements post-modernes pour gens de goût. Des maisons solaires passives. Il pense à la nature et à l’avenir de ses deux enfants ado-rables. Il se fait aussi du mouron pour l’avenir des petits enfants tremblés de terre ou tsunamiés. Faudrait pas qu’en plus on leur livre une planète qui produit de l’emphysème pulmonaire et des cancers de la peau.
La vie du petit monsieur est parfaite comme l’est le petit cul de Mia. Et n’allez pas penser que… je vous ai déjà dit que non ! Par contre, ses collègues de « Petit Monsieur & Associés », ceux-là, ça les tarabuste. « Oooh, elle va pas bientôt arrêter de remuer sa perfection sous notre nez », se disent-ils en catimini. Oui, ils pensent ça. Ou plutôt, ils pensent à le toucher, à le caresser, voire à le bouffer, cet appétissant croupion. Le petit monsieur ne participe pas à ces débats. Lui, il voit et il apprécie. Et pourtant la jupe écossaise de Mia… Et pourtant…
Le petit monsieur est un contemplatif.
La lente progression du petit monsieur l’a emmené dans un de ces bistrots qui prospèrent grâce à l’argent de poche, aux allocations de chômage et à celles du CPAS. On trouve en ces lieux qui puent la clope des étudiants qui aiment à prouver fièrement que leur connerie n’a pas encore de limite et des alcoolos qui n’ont plus rien prouvé depuis longtemps, si ce n’est la vacuité de leur existence. Ces établissements ne jugent pas, ils servent. Il y existe une belle solidarité sociale. Aujourd’hui, l’étudiant et le chômeur boivent la même bière. Demain, l’étudiant sera huissier de justice et vendra les meubles du vieux chômeur, car l’argent de ses loyers impayés, il l’a bu et il l’a roté, ce con. Mais parlons d’aujourd’hui. La pompe pisse sa bière dans la pinte, les clients la repissent dans les chiottes. Ici tout est jaune, le blanc des yeux, celui des dents, et ne parlons même pas du linge de corps. Depuis que la Jupiler a pris le dessus sur l’eau, le blanc n’est plus. Il est enterré à côté de l’ambition, de la forme physique et de la joie de vivre. Le cimetière est là, partout autour de toi. Les tables en bois usé sont des tombes. Les clients ont mis leur existence en bière quelques années avant d’y mettre leur dépouille. Si t’aimes pas ça, reste chez toi et regarde Plus belle la vie sur ta plasma.
Ici, on se force à faire la fête pour ne pas rentrer chez papa-maman ou pour ne pas sauter du Pont des Arches.
La musique gueule. Le garçon demande, le petit monsieur répond. Aucun des deux n’a compris l’autre, mais la bière arrive sans se faire prier. À partir de là, le verre plein relaie le verre vide un bon paquet de fois.
Que fait la femme du petit monsieur pendant ce temps ? S’est-elle inquiétée ? A-t-elle appelé la police ? Non, le temps est figé.

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