Florence Heiniger – Une larme dans l’objectif

Le début

L a lumière métal rase son crâne, son corps déformé se frotte contre les murs, surtout ne pas se détacher du solide, surtout ne pas risquer la rue à la vue des hommes. Un angle vif, des impasses serrées, sur le béton, elle palpe la ville de ses longs doigts palmés. Elle sèche le salpêtre, râpe la poussière, saignent ses lèvres en museau, alors les murs de la ville saignent de l’histoire de la femme.
Celle qu’on a jetée de là-bas dans les rivières, sous les ponts, hors les viols des hommes. Jetée d’une maison, d’une famille, d’un pays, elle est celle dont on ne veut pas, la femme qui court derrière la guerre.
Elles sont des milliers à errer ainsi dans l’arête des murs, imprégnant sur les façades de la ville les ombres peintes du mensonge. À chaque frontière, un serpent de couleur est teinté sur leur corps de renégate. Elles oscillent plutôt qu’elles ne vivent, on les appelle les serpents-mères. Du crâne à l’orteil, en tranches de vipères colorées, elles muent sur les pierres des villes. Une plaie de peaux pour les dirigeants. Comment se débarrasser des femmes-serpents?
Un décret a stipulé que l’enfantement était aboli. Sauf qu’elles, elles l’avaient encore, l’enfant du ventre, au moment du décret et, sur toutes les routes du monde, traînent les preuves du monde d’avant. Un monde qui a mal tourné. Des mères qui ont mis bas des enfants aux gènes condamnés, de ces bouts de choses, il ne restera bientôt rien. Une oreille, traînée sur un muret, dont se servent les lézards pour entendre le bruit du vent. Une petite main, lâchée sur l’asphalte, écrasée par une moto et dessinant sans lendemain. Ces nourrissons se sont disloqués au bord du futur en petites bêtes d’hommes abandonnées.
Mais ces femmes, exclues de leur féminité, la maternité bafouée, les viscères en loques, femmes boas de douleur, butant des écailles contre le dortoir bleu d’un refuge SDF, elles résistent et s’accrochent aux murs des villes, tels des iguanes. Leur ventre si rond autrefois, déformé en alvéoles, adhère à la pierre.
Elles rampent le monde comme dans un autre commencement. Elles ne sont plus que des corps glissants, pas des corps pour plaire avec des pattes d’oiseau autour des yeux, mais des ombres gélatine collant à la vie de leurs cris. Mais d’elles que va-t-on faire? Elles affolent, dévorant les mousti­quaires, piégeant les pièges des mâles, elles continuent à contourner les diktats. Depuis des siècles, elles grimpent autour de la terre, le cœur à vitesse minimale, et tournent à plat ventre, la gorge en rage de larmes.
On ne se débarrasse pas aisément d’une femme, même sans enfant. Sous leur crâne rasé, elles dressent le regard sur les satellites alentour, blessées, elles lèchent les bêtes en plein vol: papillons en mal de bleu, cocons en affût de métamorphose.
Ces êtres-femmes bouffent ce qui passe, libellules ou hannetons, dans les strates de l’atmosphère. Les dirigeants enragent.
Elles ne font pas la révolution, le mot est dépassé, elles font acte de survie sur la croûte de la terre. Certaines d’entre elles, dans un dernier cri, prennent par sursaut le bras métallique d’un satellite, le happant d’un bout de langue. De celles qui s’envolent, on ne saura rien, mais on dit aux vieillards qui rêvent toujours de tutus, de sexes et de dentelles, qu’elles tournent autour de la terre, branlant de loin leurs derniers rêves.
Quant à elle, Lara, femme-serpent à lumière métal, de son corps déformé jusqu’à son crâne rasé, elle cherche la chaleur du bitume. À mesure qu’elle avance, mi-femme, mi-bête, doigts palmés contre les murs de la ville, grandit la rage de son ventre perdu. Lâchant des gouttelettes de sang, elle n’a pas décidé d’horizon et ne croit pas aux rêves des vieux. Lara griffe les murs blancs, écrit l’histoire écaillée de ses improbables lendemains, vire à même le piège tendu, dépasse la fenêtre entrouverte, entre par déhanchement dans la bouche ronflante d’un dirigeant et, doucement, par étouffement, lui rend ses râles de nourrisson.
Aboutissement d’un décret, meurtre d’un dirigeant par une femme-serpent, à l’espoir luisant.

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