Françoise Houdart – L’amie slovène

Le début

Trieste-Ronchi. Janvier deux mille dix.
Et si personne ne m’attendait ?
Il y a deux heures à peine, l’avion s’était ébranlé, colossal oiseau à la gorge bleutée défiant le soleil au levant. Le formidable tressaillement des moteurs qui l’avaient arraché du sol avait retenti dans la caverne pétrifiée qu’était devenu mon corps soudé au siège.
Taking off.
La voix nasillarde du pilote avait jeté sa brève sentence dans le silence crispé de la cabine. Lorsqu’enfin j’avais osé entrouvrir les yeux et risqué un regard par le hublot, le monde des hommes avait disparu. L’avion s’était posé sans heurt sur un lit floconneux de nuages.
Au-dessus, l’espace.
L’infiniment bleu.
La conversation s’était spontanément engagée avec le couple âgé qui partageait ma rangée. Luigia et Antonino – Nino, pour faire plus court, avait-il précisé – retournaient à Trieste pour les funérailles d’une vieille tante. Ils n’envisageaient plus de se réinstaller en Italie, m’avaient-ils expliqué en me glissant sous les yeux une photo découpée dans un journal local. Noces d’or à M***. Au centre de la photo, assis bien droits sur leurs chaises jumelles, Nino et Luigia piquent des sourires béats dans le massif floral qu’on leur a dressé sur les genoux. Tout autour d’eux, la tribu bariolée des générations. Alors, vous comprenez… Luigia avait pris le temps de replier soigneusement la photo avant de raccrocher sa phrase à une pensée au goût de résignation. Oui, avait-elle repris, leur vie, ce qui restait de leur vie, ils l’achèveraient bien ici.
Ici…
Mon regard avait cherché des repères au large de la mer de nuages. Ici, nulle part. Mais Luigia me requérait des yeux. Oui, oui je comprends. On reste là où on a planté l’arbre. On reste là où les racines ont cherché l’eau. Où les souples rameaux marcottés dans la terre ont rêvé d’engendrer la forêt.
Je pensais à Lara…
L’avion tressaillait parfois comme si un ange l’eût frôlé de son aile. De légères turbulences, avait rassuré Nino. Nous survolions les Alpes. L’avion amorcerait bientôt sa descente. M’attendait-on là-bas ? avait alors demandé Luigia. Oui… Oui, avais-je répondu, mais d’une voix si lointaine, je crois, qu’elle avait dû y déceler la fin de la conversation.
Oui, on m’attendait là-bas.
On m’attendait…
Sans s’en douter, Luigia venait de jeter dans la mécanique contrôlée de ma pensée le grain de sable qui contrariait mes certitudes. On m’attendait là-bas tournait en boucle, obstinément. Le rondeau acharné avait éjecté de ma tête toute autre pensée lénifiante. Insensiblement, l’affirmation commençait à changer de ton. Le doute se propageait dans les microfissures de l’évidence. N’était-ce pas cependant la raison d’être de ce voyage, de mon premier voyage en avion, qu’on m’attende là-bas ? Tout l’attestait : le courriel d’hier soir, le dernier SMS avant le décollage de celle qui m’attendait en ce là-bas qui ne se devinait pas encore, mais dont la voix du pilote avait précisé qu’il n’était plus qu’à quinze minutes de vol et que la température était, à cette heure matinale, de 9° C. Il n’y avait donc aucun doute.
On m’attendait…
Imperceptiblement l’avion s’était laissé couler dans l’étoupe blanchâtre des nuages. Nous descendions. Le ciel nous renvoyait sur terre. Et déjà s’étalaient sous nos yeux les fresques des petits affairements des hommes. Lorsque la voix du pilote nous avait commandé de boucler nos ceintures, Luigia m’avait souri avec compassion. Mes oreilles s’étaient brutalement débouchées au moment où les roues avaient heurté le sol. Touch down parfait. Quelques passagers avaient applaudi. Ma peur avait alors reflué de partout, de mes mains où le sang circulait à nouveau, de la proche débâcle de ma vessie, de mes pieds libérés de l’enserre des crampes. Ma peur salivait dans ma bouche et me forçait à déglutir. J’y étais. J’étais arrivée là-bas.

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