Ghislain Cotton – Reconquista

Le début

Du respect? allons donc… De la trouille, oui. Voilà pourquoi l’on ferme les yeux des morts. Peur de ce regard qui vrille l’immensité. De cette porcelaine indifférente à l’effroi provoqué. Au mieux à la tristesse. Peur aussi d’y lire l’imposture. Si le mort faisait le mort et surgissait du fond de son faux sommeil. Mains arquées en croc, sautées à notre gorge parce que maintenant ce regard nous a percés à jour et qu’il sait tout de nous. De notre imposture à nous. De nos pensées intimes. Tout savoir de nous n’est jamais bon et, à notre peur, ajouterait une honte infinie. Alors, très bien! Fermons-lui les yeux.

Voilà ce qui m’est passé par la tête tandis que je regardais mon frère. Ou ce qu’il en restait et qui m’a semblé soudain redoutable par cette dangereuse absence. Je le reconnaissais mal dans ces traits auréolés d’une mousse de satin blanc. Bouffis, trop maquillés. Parfois la mort épure et décharne les visages. Et parfois elle les distend, les épate, comme ces oies de Noël recousues à gros points sur la farce qui déforme leur corps désossé. Au lieu de la faucheuse distinguée, capée de noir, que ta fierté escomptait sans doute, c’est donc cela ta mort: une fille de cuisine. Ta chair t’a trahi. Elle t’a refusé le marbre du gisant, à toi qui devais faire des rêves de statue. L’as-tu trop méprisée? Ou – qui sait? – estrapassée par trop d’ardeur? Cheval fourbu… De quoi se vengeait-elle en changeant, sous l’outrance du maquillage funèbre, des traits que tu voulais impérieux en ceux d’une possible putain fellinienne? «Tel qu’en lui-même enfin…»? Comment échapper à cette bribe rebattue d’un poète dont tu aimais l’obscure limpidité? «Bel oxymoron» hellénisais-tu. Et il me semble que, face à ton cadavre, jamais, au-delà de la pensée mauvaise surgie malgré moi, un mot n’aurait pu faire meilleure épitaphe. Et mieux trahir le trouble arrangement de tes contradictions.

Et ces femmes qui tournaient autour de toi comme de grosses mouches noires dans ce salon où régnait l’odeur infecte et douceâtre des chambres ardentes… (Ce salon où, enfants, nous avons si souvent joué malgré l’interdit et que je ne reconnais plus.) En blouse comme si elles étaient chez elles et qui trafiquaient discrètement – vaillances de militantes – des mouchoirs entre leurs yeux humides et la bride de leur poignet. Tes groupies, cher frère. L’une d’elles, qui ressemble douloureusement à l’actrice Meryl Streep, est venue s’asseoir derrière un violoncelle et a entamé une mélodie plaintive qui m’a troublé moins que l’accouplement de cette femme d’aspect revêche, ouverte à l’instrument et terriblement nue de faire pointer un genou blanc sous le drapé de la jupe. En plus des quelques visiteurs défilant devant le cercueil, étaient présents aussi plusieurs hommes «de la maison». Étrangement accessoires. Complices dans la soumission. On aurait dit des Yahoo, ces humains domestiqués par les grands chevaux dans le livre de Swift que nous lisions avec passion. (Est-ce là que tu as puisé ton goût pour les odyssées extravagantes?) Tous semblaient me regarder comme un intrus, comme un impie égaré dans un sanctuaire, moi qui étais tout de même un peu chez moi dans cette villa de Watermael, quoique cela remonte loin. Au temps d’une demeure familiale que tes «illuminations» n’avaient pas encore infestée. Une femme s’est penchée sur ton cercueil. Elle a baisé religieusement ton front avec l’air de marquer ainsi une primauté sur le reste du groupe. Il y avait de la haine – ou est-ce du mépris? – dans le regard qu’elle m’a lancé en se redressant, avant de me tourner le dos. Depuis mon arrivée, elle avait pourtant feint de ne pas me voir. Avec une certaine ostentation. Mais moi, comment n’aurais-je pas reconnu Johanna en mémoire de ce temps où nous étions femme et mari? Malgré la tentation de jouer, si j’ose dire, les trouble-fête, je ne me suis pas attardé à ton chevet où je suis venu, informé de ta mort prématurée par le fastueux avis que l’on t’a payé dans plusieurs feuilles nationales. Certaines t’ont même consacré un entrefilet. Au revoir, mon frère… En sortant, j’ai aperçu un groupe de «condoléants» cornaqués par Victor. Bien que je ne connaisse Tellier que par les photos des journaux, j’ai cru reconnaître cet ancien sénateur dont une sale affaire avait brutalement interrompu la carrière politique. Quant à Victor, après un regard furtif, il a préféré m’ignorer. Décidément…
Au revoir?
En effet, je te revois.

C’est étrange, mais toujours quand je repense à toi, deux souvenirs d’enfance de la même époque et d’une parfaite trivialité m’assaillent d’emblée. Comme moi – évi­demment – tu as huit ou neuf ans. Et je vois ton visage crucifié par la souffrance pour une simple écorchure due à une chute de vélo. Tu l’avais bien jouée, cette comédie qui substituait la compassion parentale aux réprimandes que tu méritais pour avoir amoché cette bécane chapardée à un de tes amis. D’en avoir ri, c’est moi qui ai pris la gifle. La première et, pour autant que je me souvienne, la seule que Job nous ait jamais donnée.

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