Christophe Van Rossom – Jacques Cels, architecte du sens

Le début de l’introduction

On peut légitimement redouter le pire. Dans nos sociétés occidentales, où les conforts – matériel, d’abord, et spirituel ensuite – se sont substitués à toute idée de recherche personnelle et col­­lec­­­­­tive d’exigence d’une vie portée à un plus haut point d’inten­sité, de lucidité et d’humanité réelle, les espaces de création vrais se font rares. Si le monde va mal, les médias ne cessent d’en accumuler les preuves accablantes, pourquoi en irait-il autrement de la littérature, ce miroir que l’on promène le long de la route que représente notre vie? Confirmant les analyses d’un William Marx, dans son bel essai intitulé L’adieu à la littérature (Minuit, Paris, 2005), l’essayiste Tzvetan Todorov écrivait de son côté récemment: La littérature a un rôle vital à jouer ; mais pour cela il faut la prendre en ce sens large et fort qui a prévalu en Europe jusqu’à la fin du XIXe siècle et qui est marginalisé aujourd’hui, alors qu’est en train de triompher une conception absurdement réduite. Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les œuvres qu’il lit de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir. S’il n’avait pas raison, la lecture serait condamnée à disparaître à brève échéance. (Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Café Voltaire, Flammarion, Paris, 2007, p. 72)

Mais qui ose encore prendre la littérature dans ce sens large et fort qui prévalut depuis les origines et pour longtemps? Cela paraît aux yeux de beaucoup comme une démarche datée, provinciale, sinon quelque peu ridicule. À quoi bon une littérature humaniste, qui cherche du sens, dans un monde voué à l’entropie et à l’imposture? Si l’on peut se poser la question avec, à l’esprit, les réserves ou les craintes les plus fondées, peut-être y a-t-il lieu, non moins, d’oser encore recommencer le geste de confiance. Car écrire, Jean-Michel Maulpoix en a administré une preuve retentissante, notammment dans son récit L’écrivain imaginaire, cela peut représenter une alternative aux renoncements et aux cynismes bien portés: peut-être rien de moins que de tendre la main vers autrui. La fille de Pharaon n’a aucun intérêt à recueillir le couffin de Moïse, et ses servantes ne manquent du reste pas de s’en effrayer. Mais cependant elle pose un acte, que tout complote à rendre impossible, et qui ne sera pas sans incidence sur l’avenir de l’humanité. Merci, Nicolas Poussin, de nous l’avoir si magnifiquement signifié.
En dépit d’une production surabondante, la littérature subit – depuis, disons, trois décennies au bas mot – une véritable crise. Plus de neuf dixièmes des livres qu’on peut aujourd’hui trouver sur les tables des libraires, ressemblent à des livres – mais n’en sont pas. Sur le plan de l’apparence, certes, rien ne les distingue de ce que cette notion apparemment recouvre, mais sitôt qu’on les ouvre et qu’on en parcourt quelques pages, on frissonne et bientôt un constat s’impose. Ces objets ne sont rien d’autre que des produits formatés à flatter le plus mauvais goût du jour. Plats, sans profondeur, ou alors faussement anticonformistes, trop aisément désabusés, ou encore fadement complaisants à l’égard d’eux-mêmes, à l’image de ces autofictions sans envol qui pullulent sinistrement, les romans en particulier accusent le coup d’un monde qui a choisi, sur le plan du style et des idées, le seul divertissement facile et le refus de penser. Gracq, décidément, est mort bien seul, et sans postérité, pourrait-on imaginer.

Or, il peut sembler légitime tout de même, avec lui, notamment d’exiger de la littérature qu’elle offre autre chose que le ressassement du vide, le spectacle d’un onanisme pitoyable ou la prosternation cynique ou dévote devant le nihil omnipotent. Quelques-uns estiment même qu’en elle demeurent présentes les énergies susceptibles de refonder. Ainsi, avec un Yannick Haenel aujourd’hui – pour ne citer qu’un nom –, on peut exiger d’un livre qu’il procure une expérience vitale où pensée, création d’un univers et travail du langage apparaissent comme les enjeux principaux. Or, force est d’observer que le souci de la beauté, l’exigence d’un sens, le désir d’une émotion qui ne soit pas frelatée, sont devenus denrées rares. Rares, mais néanmoins pas inexistantes.

Un livre est un monde. Il doit l’être. Et, à la lueur de ce qu’il révèle, il nous donne la possibilité de mettre nos modes de vie en cause et de les réinventer. Peut-être même doit-il parvenir à ce que nous souhaitions modifier les valeurs auxquelles, avant notre lecture, nous étions attachés. Un livre n’est pas innocent. Il représente une bombe existentielle. Mais, à l’heure où tant de bombes matérielles explosent aux quatre coins de la planète, celles qu’on semble le plus redouter sont les livres authentiques, dont on fuit la lecture, par trop dérangeante.

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