Collectif – Canicule

Le début de la première nouvelle signée Bruno Verbrugge
Météologique

Il pleut. Il pleut des cordes. Sans temps mort, en débit continu depuis deux jours et deux nuits, il pleut. Par ici, on dit que ça mouque ! Et si ça mouque, la paille pouque ! Et si la paille pouque, on n’ira pas broqueter aux champs ! Et, m’assène-t-on invariablement quand on veut prendre poliment congé de moi, si vous voulez notre humble avis, c’est pas près de s’arrêter de pisser !
Sans bottes et sans parapluie, j’ai cru que je n’arriverais jamais jusqu’à la ferme. Le chemin est tellement inondé que la voiture s’est embourbée après dix mètres. Dans la foulée, j’ai noyé le moteur. Des paysans sont en train de la remorquer avec un tracteur. Avec leur ciré et leurs bottes vertes, ils ont des allures de batraciens quand ils me causent à travers le rideau de pluie :
On vous l’avait pourtant bien dit, inspecteur, me sermonnent-ils, l’air exaspéré en gonflant les joues, faut pas monter là-haut en voiture par du temps comme ça… surtout que, si vous voulez notre avis, c’est pas près de s’arrêter de pisser!

Dans ces fermes en carré usées par le temps, pas besoin de sonnette: quand je franchis la porte charretière, les chiens se mettent à hurler en tirant sur leur chaîne. Je m’égoutte sous le porche. Mes chaussettes sont détrempées, je suis d’humeur massacrante et, pour couronner le tout, je crève la dalle. Dans la poche intérieure de mon imper, il reste bien un morceau de sandwich du matin, ramolli par l’humidité, mais c’est trop tard: les gens se sentent agressés si vous mastiquez durant l’identifi­cation d’un cadavre. J’en ai même vu qui portaient plainte.

– Madame Crapoulet? débuté-je par pure formalité en exhibant ma carte dégoulinante.
– C’est moi…
– Vous êtes la mère de la victime?

Généralement, en guise de réponse, les interpellées s’éventent en poussant de grands cris hystériques, fondent en sanglots et vous étreignent en essuyant un paquet chaud de larmes et de morve sur votre plus belle chemise. Celles qui sont croyantes se mettent à aboyer sur Jésus-Christ, les autres marmonnent des choses incompréhensibles en vous fixant dans les yeux. Plus moyen d’en placer une. Vous êtes face à ce qu’on appelle dans le jargon de la maison, le mur des lamentations. Je les réconforte toujours. Ça peut durer un quart d’heure, parfois plus. Inconsciemment, leur théâtre de pleureuses veut me fournir la preuve irréfutable de leur grand désarroi et les laver de tout soupçon.
Avec madame Crapoulet, c’est une autre paire de manches. Est-ce qu’elle a bien compris ma question? J’entends juste le martèlement des gouttes qui s’écrasent en trombes sur les ardoises. Impassible, elle m’observe avec autant de sollicitude que si j’étais son prochain poulet à plumer. Lentement, elle tourne son cou de dindon où pend un surplus de chair molle et crache un chicot dans une flaque de boue. Le charme de la campagne.

– Vous pouvez m’indiquer où est la dépouille de votre fille? embrayé-je sans détour.
Elle me tend un parapluie et, silencieusement, nous traversons la cour intérieure jusqu’à une annexe moderne en briques rouges. Malgré l’air humide, je sens tout de suite l’odeur insupportable qui couvre celle du fumier. Le premier mot qui me vient à l’esprit, quand j’aperçois le corps, c’est «Puzzle». Puis «1000 pièces», au fur et à mesure que je me rapproche, évitant d’écraser des morceaux de cervelle éparpillés sous mes semelles. Le cadavre en charpie a l’aspect d’un amas de viande hachée tartiné sur un tapis de paille rouge. Excepté si les porcins d’élevage sont piqués à l’ADN de piranha, aucun animal, aussi affamé soit-il, n’aurait pu être responsable d’un tel carnage. Un travail de boucher. Faudra prévenir le légiste qu’il se pointe avec des tupperwares plutôt qu’une civière! Malgré vingt ans de boutique, j’ai un haut-le-cœur et me félicite tout bas de ne pas avoir gobé la queue de mon sandwich.

– C’est votre fille? insisté-je.
– C’est ma fille! me répond madame Crapoulet, ravalant un sanglot.
– Vous êtes sûre? réitéré-je, sceptique, au vu du manque d’élé­ments permettant l’identification de la victime. Deux dents. Un doigt. Là-bas, un ongle. Ici, une touffe de cheveux. Ça pourrait être n’importe qui, rajoutai-je, accompagnant cette remarque d’un large geste englobant toute l’étable…
– Vous avez des enfants, inspecteur?
– Pas que je sache…
– Une mère reconnaît toujours son enfant.
Sagesse populaire ou non, ça semble imparable. Je poursuis mon interrogatoire:
– Vous avez une idée de qui l’a tuée?
– La canicule! C’est la canicule qui l’a tuée!

2 réflexions sur « Collectif – Canicule »

  1. Philippe D

    Rarement j'ai lu un recueil de nouvelles qui soit aussi bon. Rien n'est à jeter. Tout est à déguster avec délectation.

    Un grand bravo aux auteurs sélectionnés.

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  2. Anonymous

    Je suis en train de lire ce recueil, et suis arrivée à la moitié.

    Un régal, franchement! Parfois j'aime moins une histoire qu'une autre, mais que de belles plumes. Et qu'il fait chaud!

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