Philippe Cantraine – Le Gouverneur des Coquillages

Le début du premier chapitre

À main droite de la ligne de crête qui, sous les vents dominants, marque le partage des eaux entre l’Escaut, le fleuve, et le bassin versant de la Dendre, son affluent, un coche peinait, en plein champ, dans les fondrières du vieux chemin d’Ath à Renaix. Pour seconder l’effort des chevaux, il avait fallu mettre pied à terre sous le plateau du vieux village de Lahamaide. Exposée avec déférence, mais sans réplique, la décision prise par le conducteur ne s’était pas adressée à bord à grand-monde. Un unique voyageur était monté dans la malle-poste, ce jour-là, seul à n’avoir pas craint l’humidité et le froid. Manifestement, ce voyageur-là en avait vu d’autres et n’était pas homme à s’effaroucher d’un inconfort certain. Tout autrement semblait l’inquiéter l’encombrant équipage qui avait débarqué à Ath avec lui et qui avait réussi à trouver place où six voyageurs et leurs effets assurément ne l’auraient pu. Cet équipage était tout son souci.

«C’est-y quoi, tout cela, toutes ces choses, Monsieur François?» Le cocher et son aide, un gamin dépenaillé et malingre qui lui servait à tout, s’étonnaient du sobre Monsieur qui, revenu de si loin, couvait de ses yeux vigilants malles et ballots. Il était arrivé on ne sait trop d’où, si changé, et s’en allait à Gand, tout pressé, mais au fait qu’il reconnaissait au clocher près ses paysages, on avait bien fini par deviner qui il était. Il piquait la curiosité, mais on n’avait plus guère le temps à s’attarder à des questions. Il fallait bien que la voiture passe. Et, flanqué de son apprenti postillon, le Monsieur les suivant pensivement, le cocher se mit à l’œuvre pour sortir de la boue le véhicule prêt de s’enliser, sans oser alléger d’une seule de ses malles son encombrant bagage.

Sur la hauteur, à peu de distance, le clocher trapu de Lahamaide n’a pas échappé au regard du voyageur. En même temps que ses proches, il y a laissé beaucoup de ses souvenirs. Rien, sinon l’église qui a été déplacée, ne paraît ici avoir beaucoup changé. D’Ellezelles, où il est né, il ne pourra, passé la crête, découvrir des yeux le village, en contrebas des bois qui coiffent l’horizon, mais, ceux-ci franchis, les lignes du terrain contournées, il sait que l’on verra, un peu avant la nuit tombante, les lumières des feux de Renaix pour peu que le reste du trajet se conforme à l’horaire. Demain, après que, dans cette grosse bourgade, d’autres chevaux auront pris la place de l’attelage, ce sera le passage du carrefour que traverse la frontière des langues, puis la descente vers la plaine de Flandre et le fleuve où se refléteront les tours et les redents d’Audenarde. Tout au bout, ce sera Gand, le terme du voyage, avant que l’Escaut ne plie soudain pour s’élargir peu à peu vers Anvers et ses bouches barrées des vaisseaux de guerre hollandais.

Gand attend François Joseph (c’est ainsi qu’il se prénomme) et se prépare à l’accueillir. François en escompte fermement un logis pour lui, maintenant que l’attend son poste d’enseignant. Plus encore, il espère un lieu sec pour ses notes racornies et sa précieuse cargaison. Et, ainsi qu’on le lui a écrit, Gand, bon public, prêt à répondre à ses aspirations, attend cette dernière avec une vraie curiosité. Plût au Ciel qu’elle n’ait pas trop souffert du voyage!

Vers le nord-est, surmontant les molles ondulations des champs, la pluie couvre le plateau tout saisi d’eau où niche, indistinct sous les rafales, le toit de chaume de la ferme familiale. François jette un regard de regret dans la houle de la campagne coupée d’alignements de saules, les chokes, dont les grosses et robustes têtes d’insectes bravent le vent. De toute façon, il est convenu qu’il ne s’arrêtera pas. Sa mère tant aimée est morte il y a trop longtemps, il n’avait alors que quatorze ans, et son père, qu’il n’a guère revu, l’a rejointe voici quelques mois. Le père a peiné entre-temps sous la coupe d’une seconde épouse, de vingt-huit ans sa cadette, et, quoiqu’elle se soit montrée souvent difficile à vivre, il a eu de cette dernière trois autres enfants. Comme dans les contes du passé, François a eu droit, sur le tard, à une manière de marâtre, quoique celle-ci jeune et vive. Mais le passé a fui entre-temps, devenu le passé. Il aimerait se représenter la scène des retrouvailles de manière sentimentale, mais, n’y parvenant pas, il la remet à plus tard. Il ne leur est pas hostile, mais ne désire pas revoir les siens prématurément. Pas pour le moment, en tout cas, car le temps compte, malgré l’époque aux rythmes lents qui ne connaît pas l’urgence. Malgré la tombe qui attend sa visite au cimetière et qu’il reviendra voir plus tard, promis, juré. De toute manière, elle sera toujours là. De son vivant, elle ne devra plus bouger…

«Nous y allons, Monsieur François?» La malle-poste est crottée, fait peine à voir. Le poil des chevaux fume sous la pluie qui ruisselle. Mais la voici désembourbée, et le soir n’attend pas. Cahin-caha, on reprend la route et s’achemine à nouveau, craignant les ornières, un peu contrarié de se trouver sans âme à qui parler, alors que, seul dans l’obscurité qui gagne et la mélancolie du crépuscule, on se trouve deviner des lieux connus d’où montent aux narines l’odeur humide des prés et, venus des hameaux, les effluves familiers des immondices et de la misère. Ces masures du Pays des Collines, noyées de fumée, le torchis effrité par les pluies, on y demeurait les uns sur les autres, hommes, femmes, vieux et jeunes y dormant à même la paille pourrie, à sept ou huit dans une seule pièce de terre battue, détrempée d’eau…

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