Collectif – Vengeance

Le début de la première nouvelle signée Laurence Bernard
Un bon fils

T’es partie. T’es enfin partie. Et ce qui est certain, c’est que tu ne reviendras pas. Il y a des lieux d’où on ne revient jamais, même à contre-courant. De toute façon, tu sais pas nager. Tu savais pas rire non plus. Tu savais rien faire de ce que j’aurais aimé te voir faire, vois-tu?

Non bien sûr, comment verrais-tu? Je t’ai fermé les yeux et je t’ai déposée là, dans ta dernière demeure. Pour que tu partes. Une demeure où on ne reste pas. Une zone de délestage, de largage, d’évacuation rapide.

On n’a pas de concession, nous. Je n’ai de sous que ce que tu m’as laissé: un peu de liquide au fond d’un tiroir, que je me suis empressé de boire. Fallait voir la fête! Bien sûr, j’y ai mis de ma poche. T’as pas laissé grand-chose. Alors, une concession, pour toi qu’en as jamais fait…

Je t’ai déposée dans le trou. J’ai eu du mal, parce que c’est interdit de faire ça. Les égouts, c’est pas fait pour ça. C’est bon pour la crotte et les rats. J’ai dû forcer un peu, comme toi, à ma naissance. Tu voulais pas que j’naisse. C’est le père qui m’a raconté.

J’ai dû m’aider du pied pour faire descendre l’épaule. Un bon coup sec, et ton corps est tombé. Ça a fait «ploc». Pas «plouf», «ploc», sec et dur, comme toi. T’es tombée dans le fond, là où y’a sans doute pas assez d’eau. J’ai replacé la plaque, celle qui était gravée aux armes de la ville. C’est comme des funérailles nationales, j’me suis dit. Je n’avais pas de fleurs, ni de couronne, ni rien de tout ça. Alors j’ai écrasé un mégot sur la plaque, entre le «b» et le «o», puis je me suis assuré que tout était bien en place, et je suis parti.

Je suis un bon fils.

Je suis revenu pour vérifier que t’es plus là. Il y a des demeures dernières où mieux vaut pas faire long feu. Pour toi, j’ai tout prévu : un courant continu qui t’emportera loin. D’ici à l’océan. C’est le grand voyage, comme on dit ! J’ai rien dit aux autres. J’avais peur du qu’en dira-t-on et des gros titres dans les journaux, tu sais, le genre «Il balance aux égouts le corps défunt de sa mère qui sait même pas nager». Pourtant, même si c’est pas la première classe, ce voyage-là, faut être un sacré bon fils pour y penser. Bien sûr, sur la plaque, y a pas ton nom. Et la date, c’est celle de 1921, celle des grands travaux d’aménagement urbain. Toi, t’es arrivée en ’34 et ça s’est terminé hier.

Un coup de talon sec sur la clavicule, c’est comme ça que je t’ai aidée à passer. Ça a fait «ploc» au fond du trou.
Je suis revenu pour vérifier que la pression est bonne, assez puissante pour pousser ton corps jusqu’à la mer. Y a pas deux fils qui feraient ça. Et surtout pas ceux des concessions, je veux dire ceux des cimetières. Moi, je reviens, j’ouvre la plaque et ça grince. C’est lourd. Mes doigts se crispent, le métal est froid. Il s’imprime dans mes phalanges. C’est la chambre de visite n° 137, celle où je viens te voir. Mon corps s’incline au-dessus du trou. L’odeur remonte, de loin, de l’au-delà de quelque chose. J’entends des gargouillis, des chatouilles dégoûtantes. C’est drôle, ça, les chatouilles dégoûtantes ! Un écoulement trop léger pour t’emporter très loin. Tu sais pas nager, ça t’arrange. T’as toutes les chances, tu vas même pas te noyer! J’entends gémir. Peut-être le couinement des rats, ou peut-être que c’est encore toi, pas assez morte?

J’ai pas frappé fort. Même les fils qu’on n’aime pas gardent une certaine idée de l’amour filial. J’ai frappé moyen. Et je ne t’ai pas couverte de terre au fond d’un cimetière, parce que là, t’avais aucune chance, même en nageant bien, y avait rien à y faire.

Je suis un bon fils.
Je viens te voir tous les dimanches, dans ta dernière demeure.

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