Le jour est aussi une colère blanche – Éric Brucher

Le début
I l y a ce gang dans la ville. Wolf en est, avec Laszlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie. Ils vont seuls dans les rues noires grapher leur colère sur les murs de la nuit.
Le gang des loups, disent-ils. À cause de son nom, à Wolf – Wolfgang. Des parents qui avaient rêvé pour leur fils un génie musical. L’inscrire sous de bienfaisants auspices, l’inspiration heureuse d’une figure tutélaire. Mozart a lui aussi ce zed au cœur de son nom, et ça le vrille – c’est ce que dit Zacharie, ce que disait Laszlo.
Notre Wolfgang, c’est une autre musique.
Dans son nom résonne un autre son, une autre sauvagerie. Wolf – cet aboiement qui hulule – wolf wolf wolf wolf !
Il ne sera jamais de la race grégaire. Ne sera pas un agneau – ou comme ceux que l’on sacrifie dans les quartiers pour l’Aïd. Lui, c’est un loup. De race famélique et indocile, avec dans les pupilles l’incandescence de braises insoumises.
Wolf est poète, et maudit peut-être même – rapport à son génie tutélaire. Il a écrit ceci sur le mur de ciment d’une rue dans la ville : le jour est aussi une colère blanche.
C’est ce qu’ils font, Wolf, Laszlo, Ginger, Parker, Zacharie : grapher les murs de la ville où ils peuvent. En phrases inflexibles et fières, rayer à la bombe les parois de verre et de ciment, le béton et les cloisons, les volets de métal, les palissades, les fenêtres aveugles, les briques raides et obtuses.
Biffer et se rebiffer.
Charger la ville de révolte.
Il y a tant de raisons. Tant de limites, de grillages, de barrières mentales, d’oppositions à rompre, de barbes à raser.
Tous les motifs étroits qui menottent et obturent, enclosent la vie dans des parcs désolés. Là où paissent les moutons sages, les créatures timorées, les esclaves ineptes.
La trouille qui leur rouille la dépouille.

Il y a sa colère, à Wolf. Sa désolation. Sa force pour exister. Alors il tague sa signature. Où il peut. Comme un jeu, une transgression. Narguer la police, déjouer les vigiles, tromper les systèmes et les sécurités. Braver, provoquer le civisme ordinaire, la mentalité des bonnes gens, monter à l’assaut des morales fermées.
Wolf marche avec hâte dans son sweat à capuche, son pantalon de jogging, avec ses baskets souples – une vraie dégaine de loup. Dans les tunnels, les voies de métro, les fractures de la ville, le long des immeubles, des architectures, des échafaudages, les aires de parking, ou les autoroutes aussi, les chemins de fer. Ou les squats, les chantiers, les buildings vidés, les bâtiments délabrés. Il agit avec empressement, sort sa bombe, il signe WLF, entouré d’un cercle O. Partout où il peut, WLF. Très vite, son aérosol de peinture rouge tague son nom de code sur les murs, les surfaces, les carreaux, les pierres lisses.
L’étiquette de son apostrophe est rouge comme le sang.
D’avoir répété tant et tant sa signature, il a acquis le geste vif et précis. Car il la lui faut réaliser dans le grand style de son art, une fulgurance calligraphique parfaite.
Son art pariétal.
Les paraphes se concurrencent, s’effacent, se superposent. Ils sont nombreux, et les gangs, rivaux. Il faut qu’on le voie, son blaze, sans qu’il soit vu, lui, Wolf. Son blason de chevalier urbain seul importe.
Et peu importe de dégrader, détériorer, créer du dégât, nul n’en récupérera le sens. C’est une résistance, une forme d’insurrection. Faire imploser la ville de l’intérieur. Avec Laszlo, Parker, Hichie, Ginger, Markus, Zacharie.
Ou seulement affirmer sa signature sur la terre.
Dire qu’on existe.
Qu’on est passé là.
Se colleter à l’univers entier.
Et, en un instant très bref, se confronter à la maîtrise de son geste.

Le mieux, c’est quand Wolf graphe sa phrase de la colère blanche du jour.
Ou celle-ci, par exemple : nos désirs font désordre. Ou celle-là : à chaque être d’autres vies me semblent dues. Ou celle-là : feu aux prisons. Ou celle-là encore : le plus incroyable n’est-il pas que nous ne croyions pas encore ?
Parce qu’alors il est poète, voyez-vous. Il invente un autre monde.
Il est comme un loup dans la ville. Mais rien de cynique en lui, il n’est pas un chien. L’innocence, non domestiquée ni dressée ni domptée. L’être sauvage. La blancheur d’une étoile.

À la nuit tombée, il rôde, avec son gang, son clan, sa meute. Wolf, Markus et Zacharie, Parker, parfois Ayman. Avec leur blouson de cuir durci. Embusqués dans les buissons, les parcs salis. Virer la vermine, nettoyer tout cela. Les gugusses nantis, petits bourges proprets et imbibés, caisses de bières à bout de bras, flacons d’alcool dans les poches, braillements idiots à la cantonade qui croient se réserver leurs territoires – les vrais chiens et leurs grandes gueules. Ils ont, ces gardiens du système, engeance héritière de l’opulence, ils ont un grand trou à l’intérieur, au centre du cerveau, ils ne le savent même pas. Ils le pressentent peut-être, ça les effraie et ne savent qu’en faire, alors ils le gavent et le noient de boissons éthyliques.
Wolf, Markus, Zacharie, Parker, s’ils ont les dents longues et le profil teigneux, c’est pour leur faire battre la queue entre les pattes, à ces chiens fourbes, et les couvrir de honte. Ils savent bien : ils ont le même trou au fond d’eux qui les perfore, ce vide qui les vrille ; mais ils le regardent bien en face et conjurent son effarement par la poésie, même violente, qu’on a dite, leurs élans superbes, leurs phrases sublimes.
« Barrez-vous, barrez-vous, barrez-vous ! » qu’ils disent et crient eux aussi en déboulant des ombres.
Wolf se saisit de la caisse de bières, il la lance au loin dans les airs ; Markus s’empare de bouteilles qu’il fracasse l’une contre l’autre, menace la petite société déjà ivre en pointant les tessons ; Zacharie prend le premier venu au collet, la main en étau sur la gorge, fixe son regard aiguisé et terrifiant dans les pupilles luisantes du gars, le repousse d’un grand geste qui le fait se vautrer.
« Cassez-vous à jamais ! De l’air, de l’air, du vent ! »
Ils font ça, la loi dans les parcs de la ville.
Ils effraient et propagent leur fureur.
Ce sont des loups, des fauves gris et sauvages. Pour ne pas devenir moutons, ou n’être jamais des chiens.
S’ils sont ivres, c’est d’une autre fièvre, ce goût rouge, âcre et métallique dans la bouche, celui des veines éclatées à crier. Sang qui coule bien trop libre, bien trop puissant.

Des loups dans les parcs, oui, les parcs, ils ont le sens du symbolique.
De toute façon, qui voudra savoir ?
Volets clos, barricades qui repoussent, murs sourds et sans écoute pour leurs hululements. Ce ne sont ni plaintes, ni pitoyables jérémiades, ce sont les hurlements de la meute, les signes du ralliement. Car ils ne s’acclimateront pas. Ils n’ont pas de muselière. Ils s’en prennent aux clôtures, aux grilles, aux barbelures ; ils s’en prennent aux laideurs, aux portes, aux barrières ; et peu importe s’ils en éprouvent des blessures.
Ils n’obéiront jamais aux chiens. Aux prescriptions de la vertu, aux gardiens des codes et des peines, aux clauses du sens commun.
Les chiens bergers, eux, sont bien dressés, ils saisissent à la nuque, forcent le bétail, le ramènent au bercail. Travestis d’une peau de mouton, se confondant au troupeau, ils lèvent le bâton, empressant chacun à rentrer dans le rang, et n’hésitent pas à mordre le bestiau qui s’en égare. À ces morsures, il faut un coupable. Coupable est le loup de n’être pas mouton. Et si ce n’est lui, c’est donc son frère.
La vie usée des moutons, la vie cassée. Avec la vieille peur qui rassemble la troupe.
Sous les épaisses toisons pleurent en silence leurs meurtrissures. Le regard pas levé plus haut que l’horizon du pré carré, pas plus loin que ce qui apporte pitance et sécurité. Souhaitent-ils davantage que cette torpeur ? L’âme triste et délabrée, sans plus de goût pour autre chose, ni ailleurs désirable. Une vie en décombres. Et il n’est d’autre possible, c’est ce qu’aboient les chiens bergers. Leur tristesse est de n’être pas de l’espèce errante et famélique, celle d’avoir oublié leur nature de loup.
Car il faut brouter : telle est la tâche du mouton. Brouter, brouter, brouter. Mouton glouton. Puis se faire tondre, et servir de chair aux abattoirs. On les voit, sous la garde des bêtes à crocs, semblables à des somnambules, n’ayant jamais su quoi, altérés, aliénés, visages dénaturés, figures falsifiées, voix bêlant faux.
Mais ce que croient Wolfgang et ses loups est qu’il leur reste, aux moutons, une lueur fragile malgré tout. Quelque rayon qui clignote, oblitéré par les brimades, presque oublié derrière les pupilles malades. En chaque mouton débile, un éclat rare et ténu, une gloire secrète et ingénue qui ne veut pas abdiquer.
Alors Wolf, Laszlo, Ginger, Parker, Hichie, Markus, Zacharie, ils vont sans tendresse semer le trouble pour réveiller cet éclat, habités par cette foi magnifique de restaurer la noblesse d’une conscience immédiate et radieuse.

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