Outre-Mère – Dominique Costermans

Le début
« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? Il a quelque chose à te montrer. »
Le bureau de Papa, c’est un endroit un peu solennel. On ne s’y rend que sur invitation. Le dimanche, Papa sort son porte-monnaie de sa poche et tend une pièce à sa fille aînée, pour sa tirelire. Parfois il est question d’une récompense après un beau bulletin. Plus souvent d’une punition, pour une mauvaise note en conduite par exemple. C’est alors un sale quart d’heure à passer, comme la fois où il lui a demandé de choisir entre la fessée et la punition. Lucie a choisi la punition. Avec pour effet qu’elle a été consignée dans sa chambre tout l’après-midi au lieu d’accompagner Maman qui était invitée à aller prendre le thé chez une voisine. Deux heures passées à se morfondre dans sa chambre aux tentures closes, à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de choisir la fessée. À froid, Papa n’aurait sûrement pas frappé très fort. Dans le pire des cas, ça n’aurait duré que quelques secondes. Tandis que là, la torture fut longue et cruelle. Allongée sur son lit avec interdiction de lire, Lucie avait eu le temps d’imaginer en détail la compagnie affable de la voisine, la délicate porcelaine dans laquelle elle servait le thé et le cake, ses compliments sur la jolie robe que Maman venait de lui acheter, ou sur ses bonnes manières. Car malgré ses incartades scolaires, Lucie savait se tenir en société.
Mais aujourd’hui, en grimpant la première volée d’escalier, elle est confiante. Le ton de Maman, sérieux mais calme, laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une punition (d’ailleurs, Lucie ne se souvient d’aucune bêtise récente, mais ça, tout bien pensé, ce n’est pas vraiment un critère). La porte du bureau de Papa est entrouverte ; elle entre sur les pas de sa mère.
Papa est debout près de son bureau sur lequel il a disposé une douzaine d’images pieuses en éventail. « Nous venons de chez l’imprimeur, dit-il. Voici quelques souvenirs de communion. Dis-nous lesquels te plaisent. » Lucie se penche vers les images. Il s’agit de représentations modernes, colorées : le Christ entouré de ses apôtres, tous discrètement auréolés ; deux garçons sur un chemin bordé de coquelicots, l’un d’eux portant un agneau sur les épaules ; un groupe d’enfants chantant d’un air heureux, une colombe au-dessus de leurs têtes. Le tout dans des tons chauds et joyeux, bien dans le goût de la fin de ces années soixante. Dans quelques semaines, Lucie fera sa communion privée.
« Tu peux en choisir trois ou quatre, reprend Papa. Puis nous passerons commande à l’imprimeur.
– Pour le texte, ajoute Maman, jusque-là restée silencieuse, nous savons déjà ce que nous voulons mettre. »
Elle tient en main un livre relié de cuir et à la tranche dorée, que Lucie n’a pas remarqué en entrant, dont elle sort un autre souvenir pieux. Celui-là est plus ancien et représente une communiante, les mains jointes et les yeux levés vers une hostie d’où dardent des rayons dorés. Vachement plus impressionnant que les deux gamins avec le mouton ! Lucie retourne l’image et lit : Hélène Morgenstern, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 30 mai 1946.
« Sur les tiens, reprit Maman, on écrira : Lucie Van Dam, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 15 mai 1969.
– C’est qui, Hélène Morgenstern ? »
La question a fusé, mais la réponse de Maman aussi, d’un petit ton sec que Lucie connaît bien.
« C’était une amie de classe », dit-elle, indiquant que la conversation s’arrête là.
Lucie aurait pourtant bien voulu que Maman lui parle de cette mystérieuse Hélène. Maman avait donc eu une amie de classe qui portait le même prénom qu’elle, une amie assez proche pour qu’elle ait gardé son souvenir de communion toutes ces années dans son missel ? Elle n’en avait jamais entendu parler. La question de savoir ce que cette amie était devenue lui brûlait les lèvres, mais Lucie se rendait compte que cette petite transgression risquait de se payer cash d’une nouvelle réponse sans appel.
Papa a déjà rassemblé les images délaissées et posé en tas celles que Lucie a retenues. L’affaire est close. Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend vraiment conscience.
Et surtout, c’est la première fois que cette Hélène Morgenstern, qui a reçu la visite de Jésus en son cœur un jour de mai 1946, entre dans sa vie.

***

Charles Morgenstern, en 1946, vous avez trente et un ans. Vous êtes condamné à la peine de mort par contumace.

***

Je savais si peu de chose de ma mère. Qu’elle était née en 1939, à Bruxelles, dans un quartier populaire qu’on appelait la Cage aux Ours. Que ses parents avaient disparu pendant la guerre. Qu’on l’avait cachée dans une institution religieuse où Inès et Henri étaient venus la chercher une fois la guerre terminée.
Notre famille était comme une île : papa, maman, Bernard et moi. Pas de grands-parents, ni oncles ni tantes. Mes parents semblaient ne pas avoir d’amis proches. Le dimanche après la messe, ils recevaient parfois un directeur d’école, ou le père jésuite d’une congrégation voisine. Dans la petite ville où mon père avait ouvert un commerce peu après ma naissance, nous restions des Bruxellois. Sans attaches et sans histoire.
Un matin d’août, je nettoyais des haricots du jardin qu’on mettrait en conserve pour l’hiver, tandis que Maman faisait la vaisselle. La radio, comme chaque semaine, consacrait une rubrique aux personnes disparues. Des familles attendaient-elles encore, en cette fin des années soixante, des nouvelles d’un mari, d’un fils disparu à la guerre ? Prise d’une illumination, j’ai soudain proposé à ma mère qu’on téléphone à la radio dans l’espoir que quelqu’un sache où se trouvaient ses parents. Elle bouscula la vaisselle. « Pas question ! » me répondit-elle sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.
Je replongeai dans mes haricots, un peu triste qu’elle repousse ainsi ma bonne idée. Sans doute ne voulait-elle pas prendre le risque d’une déception. Sans doute, pensais-je, n’y croyait-elle plus.
Mais j’avais perçu comme de la peur dans le refus de ma mère. Elle ne m’avait pas répondu avec la condescendance d’un adulte face à un enfant qui dit une bêtise. Elle ne m’avait pas caressé la joue en me disant : « Oh, ma chérie, c’est inutile… » Elle avait eu peur. J’ai pris conscience, du haut de mes sept ou huit ans, que j’avais frappé à une porte derrière laquelle se tenait tapi quelque chose qu’on ne pouvait pas réveiller. Mais pas quelque chose de mort et d’inoffensif : quelque chose de menaçant.
De ces grands-parents « disparus pendant la guerre », on ne parlait jamais. Je ne connaissais même pas leur prénom et je me gardais bien de questionner ma mère, de peur de réveiller ce qui se trouvait derrière la porte : le chagrin d’Hélène.

***

Charles Morgenstern, le Ministère Public a requis qu’il plaise au Conseil de Guerre de vous déclarer coupable d’avoir à Bruxelles et hors du Royaume, notamment en Allemagne, entre le 1er juin 1940 et le 8 mai 1945, porté les armes contre la Belgique soit contre les Alliés de la Belgique agissant contre l’ennemi commun, en accomplissant sciemment pour l’ennemi des tâches de combat, transport, travail de surveillance qui incombent normalement aux armées ennemies ou à leurs services, en l’espèce avoir été NSKK et Zivilfahnder.

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