Le mascaret des jours – Claudine Houriet

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Ils viennent de près, de très loin, de l’inconnu parfois. Issus du passé, d’un rêve, d’un voyage, d’une nostalgie. Ils accompagnent l’auteur depuis des mois, certains depuis des années. Le bourdonnement de leurs voix s’est peu à peu intensifié, est devenu assourdissant. Ils se sont mis à peser si lourd qu’il a fallu céder à leur insistance et façonner pour chacun d’eux la vie qui semblait lui être due. Voici leur petite troupe, réunie en une trentaine de nouvelles. Claudine Houriet a nourri ses personnages de sa tendresse et de ses fantasmes. Elle les tenait blottis en elle. Elle a ouvert les bras, ils se sont échappés. À toi, lecteur, de prendre la relève, de les accueillir et, peut-être, de leur offrir une deuxième existence.
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Les premières lignes
Il avait le cœur gros. C’était idiot, mais il n’y pouvait rien. Cet ultime trajet lui donnait le blues. Il aurait volontiers continué à travailler. À soixante ans, il se sentait en pleine forme. Il avait essayé d’insister.
– Je sais, mon vieux, avait dit le patron. Tu es l’un de nos meilleurs éléments. Pas une fois tu ne nous as causé d’embrouille. Mais que veux-tu, la loi, c’est la loi ! Pour les très longs parcours, tu as déjà dépassé l’âge. Allons, Pablo, ne fais pas la gueule ! Tu auras un double salaire et une belle fête d’adieu. Après, vive la retraite et les petites pépées !
Imbécile! Il en avait côtoyé, des routiers à la retraite. Taper le carton et se saouler la gueule, ils n’avaient pas d’autre programme. Finir comme eux l’effrayait. Heureusement, il aimait la nature. Mais jusqu’à présent, il l’avait surtout contemplée de sa cabine. Il en avait vu, des paysages sublimes, du haut de son bahut. À l’aube, quand les voies ne sont pas encore encombrées et qu’on se permet un coup d’œil extérieur. Des levers de soleil à se mettre à genoux, des landes glacées qui étincellent avec une lignée d’arbres ciselés sur l’horizon. La nuit où son volant avait failli lui échapper, parce que soudain des dizaines d’yeux étaient apparus dans l’obscurité. Une harde de cerfs massés derrière les barrières, examinant curieusement les bolides qui filaient devant eux. Et ces immenses bois d’Allemagne que l’autoroute coupait d’une large tranchée. Il avait sa fenêtre ouverte, les oiseaux lui offraient leurs chants par-dessus le bruit des moteurs, et il chantait avec eux, à tue-tête.

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