Derrière moi – Bérengère Deprez

Le début

– Quoi ? Tu ne connais pas la clam chowder, toi qui as passé trois mois dans le Maine, soi-disant pour écrire un roman comme les vrais écrivains américains ? Mais qu’est-ce que tu as foutu, dans le Maine ?
J’esquive de peu la cuiller en bois que Geoffrey m’a lancée à la tête.
– Je ne suis pas allé écrire un roman, je suis allé repérer pour un film, avec un ami cinéaste. Et les vrais écrivains américains, comme tu dis, ils vont plutôt dans le Vermont, il y fait moins froid.
Une fois de plus, son accent me ravit mais je me garde de le lui dire. Du reste, quand je parle sa langue, le mien ne doit pas l’ennuyer non plus.
Nous sommes dans la petite cuisine de son appartement bruxellois. Son amie travaille à l’OTAN, et lui, à part écrire, je ne sais pas ce qu’il fait. Je veux dire, je ne suis pas sûre qu’il ait un salaire, mais après tout ça ne me regarde pas. Du plus loin que je le connaisse, du temps des études et de notre rencontre à Harvard au tout début des années quatre-vingts, Geoffrey n’est pas un homme à carrière, pas du genre à encadrer son diplôme dans son bureau (c’est d’ailleurs étonnant qu’il ait une petite amie à l’OTAN, je veux dire, qu’ils la laissent sortir avec un type comme lui, – mais je persifle, ce n’est pas bien). Cela dit, il est un vrai écrivain américain. Ses nouvelles sont torchées comme il faut, avec du suspense, de l’humour, du grave dans le léger, de la désinvolture dans le grave. Il y a toujours un personnage haut en couleurs ou au contraire si discret qu’il finit par revenir vous hanter la nuit comme un fantôme : un de ces personnages qui parsèment les tableaux de Hopper, où la crudité du quotidien s’estompe dans un désespoir qui réussit à se tenir convenablement. (Ouh… je suis lyrique, ce soir.) Une touche d’horreur, aussi, qui en laisse à penser sur son fond de cave psy.
– Tiens, râpe ce morceau de parmesan.
– Yes, Sir !
Geoffrey en tient pour la râpe à quatre pans, stable, il est vrai, mais terriblement… râpeuse. Je m’absorbe silencieusement dans ma tâche, pour la qualité du travail et pour préserver ce qu’il me reste d’ongles.
Là, il tourne dans une mixture italo-américaine qui me laisse pour l’heure dubitative mais dont je sais qu’elle donnera un résultat aussi achevé, aussi savoureux, aussi relevé et parfumé à la fois que ses petites histoires. Depuis dix ans que je le traduis, je me délecte de ses récits comme de ses inventions culinaires. Enfin, de celles-ci plus rarement que de celles-là : nous avons appris à travailler et à communiquer virtuellement, même sentimentalement, mais il est difficile de vérifier par mail la cuisson des pâtes comme nous sommes en train de le faire à présent, nous battant pour avaler plus vite que l’autre la moitié du spaghetti qui chevauche le manche de la cuiller en bois – nos bouches se rapprochent en un élan qui n’a rien d’érotique, nos visages se touchent, nous nous éloignons décemment l’un de l’autre, match nul sur le spaghetti. Ah ! Je n’aurais pas dit non, il y a vingt ans, mais Geoffrey avait autre chose en tête, ou plutôt quelqu’un d’autre. Plus tard, c’est moi qui… nous sommes donc restés amis avec dans nos mémoires comme un événement en suspens, une ardoise réciproque, un petit goût d’inachevé, tantôt amer, tantôt délicieusement nostalgique. Comme dans certaines de ses histoires, encore une fois. La cuisine, l’amour et l’écriture, voilà de quoi écrire un traité d’épicurisme, auquel ne manquerait pas même la gravité, CQFD.
Le voilà qui débouche fort opportunément une bouteille de montalcino.
– En parlant de clam chowder, dit-il, bien sûr que je connais ça. Je pourrais même t’en faire la semaine prochaine.
– Non, moi.
– Comme tu veux. Mais je me méfie de ton sens de l’authentique, tu tournes toujours les recettes à ta mode, un peu comme quand tu traduis mes textes.
Je cherche vainement la cuiller en bois de tout à l’heure et renonce mentalement à de plus gros projectiles.
Nous suivons un cours de grec moderne tous les jeudis, pas loin du bâtiment de la Commission européenne, et il est entendu que ce soir-là est à nous. Après le cours, nous dînons tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, tantôt dans un des petits restaurants qui fleurissent dans le quartier européen. Martine a le bon goût de ne pas être là – sauf une fois ou deux où elle est restée pour l’apéritif juste avant d’aller voir un film, ou un opéra à la Monnaie – et nous observons l’une envers l’autre une imitation de cordialité tout à fait crédible (nous finissons par y croire nous-mêmes). Je suis pour la paix des couples, et aussi pour le caractère privé des amitiés amoureuses. Même si nous avons pris un peu de ventre, Geoffrey et moi, je lui suis tout à fait reconnaissante de la manière perplexe dont il lui arrive encore de me regarder, quand il fait semblant de croire que je ne m’en doute pas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *