Victor Bouadjio – Les lucioles noires

Le début

La cérémonie, alors, commence. L’éditeur descend dans la tombe. Il s’assoit, torse nu. À son soulagement, c’est ainsi que Léopold Laberge ouvre le rite de désenvoûtement : « Seigneur, tu as guéri des aveugles, des lépreux et des paralytiques, la belle-mère de saint Paul et même la fille d’un officier romain. Tu as ressuscité saint Lazare et tu as dit à tes disciples de faire de même… »
Le maître de cérémonie porte à la ceinture une bourse en cuir, œuvre d’un devin-guérisseur. La remplissent des cendres animales et végétales, des boules de terre d’une termitière humidifiées d’huile de palme.
Montréal, la nuit. Le Mont-Royal, colline surplombant la ville et île d’arbres sombres entourés d’un océan de lumières, est endormi. Une voiture approche plus haut et illumine le sommet du bosquet comme un soleil levant. Léopold Laberge reste imperturbable après ce préambule qui écartait toute ambiguïté : « Bien que nègre et animiste, la consultation qui va suivre restera bel et bien chrétienne. » L’officiant est dans un état second. Guérisseur et patient ont travaillé comme des forcenés. Léopold bêchait, et Robert vidait le trou qui sera la dernière demeure des malheurs qui ont empoisonné son existence. Lèvres serrées, ils ont quitté la voiture en emportant le compte des objets de la cérémonie. Ils se sont enfoncés en silence dans le bois, l’un derrière l’autre, et comme déjà possédés par la magie de la transfiguration qui va s’opérer.
Le lieu est idéal. Ils ont trouvé là un tapis de feuilles, des feuilles mortes dont ils effaceront toute trace du rite nocturne. Fugace goût, pour l’un et l’autre, de terre promise. L’enjeu est lourd : mort d’homme. Ils se sont jetés dans la besogne préliminaire, sans plus un mot… Soignant et malade ont travaillé dans un état second, en pleine léthargie, portés par un commun désir d’assister au triomphe d’un pouvoir de guérison, héritage inédit d’un guérisseur noir à un missionnaire blanc. Ils ont creusé, sans effort, comme sous influence de valeurs profondes. L’air de la nuit est doux. On entend le cri de quelque bête nocturne intriguée par la présence de ces intrus.
Autre temps…
– Voici une feuille de kuekun, l’arbre de la paix, dit Léopold en rangeant les objets du culte au bord du trou. Tu vas la serrer fermement dans la main, les yeux fermés. Manière de prière de réconciliation pour ton regretté père. Qui est là près de toi. Maintenant, prends ces grains et mâche-les sans hâte. Ils chasseront la malédiction qui, l’autre fois, te donnait toutes ces pulsions de mort. L’addiction va partir en fumée. Mais souviens-toi, désormais, de ceci : tu possèdes deux corps, et ils ne doivent jamais, jamais se faire la guerre. Pourquoi as-tu voulu plonger dans les ténèbres, hein, Robert ? Parce que tu l’ignorais. Ou, pire, que tu l’avais oublié. Je vais te débarrasser de tout ce poison, et tu pourras à nouveau vivre en paix et, souhaitons, connaître la prospérité. Mais tout dépendra de toi ! Je ne suis pas en train de faire un tour de magie. D’ailleurs, chacun de mes gestes a une signification très précise. Maintenant, ouvre bien les yeux et regarde-moi…
L’éditeur reste figé. Son cœur a pris un rythme débridé. Dans sa tête, le mot sorcier et le mot blanc se télescopent et font du tonnerre.

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