Justine Lalot – Pas grand-chose

Le début

Et merde… C’est ce qu’elle se dit en regardant la voiture déclassée et le sang couler. Si je n’avais pas eu cette pensée malheureuse, si je n’étais pas montée dans cette voiture, si je n’avais pas pris cette route… Enfin, si je n’avais pas croisé ce type. Avec des «si», on met Paris en bouteille. Elle s’est toujours demandé d’où venait cette expression stupide qui ne résout rien. Non seulement, elle déteste Paris, lieu commun du bonheur : ses petits quartiers typiques, ses amoureux sur les bancs publics, ses quais de Seine invitation à la balade, ses touristes émerveillés: tout cela lui donne la nausée. Mais, en plus, elle déteste aussi boire: rien que d’en parler lui provoque des migraines… Ça fait maintenant trois mois qu’elle a arrêté.
Cette soirée-là, Blanche monte donc dans sa voiture, légèrement énervée de se retrouver seule avec elle-même, une fois de plus. Sur le petit ring, elle remarque soudain des phares qui s’approchent à une vitesse folle. Son envie de ne pas rester seule vient d’évoluer en un foutez-moi la paix ! cinglant. La BM grise qui la suit ne l’entend pas jurer, elle la talonne en faisant des appels de phares. Blanche peste : «Je ne bougerai pas d’un poil, ce type a toute la place qu’il veut pour me dépasser.»

Et si c’était une femme qui conduisait? Cette idée ne lui traverse même pas l’esprit. La jeune fille ralentit, quitte à freiner, pour obliger son poursuivant à la dépasser. Elle se sent nerveuse. Si ça continue, elle va faire une connerie. Ouf!, elle met son clignoteur, sa sortie approche. Elle aperçoit alors le conducteur dans son rétroviseur: beau gosse, cheveux courts blonds, lunettes de soleil plantées dans ceux-ci, yeux clairs. Des lunettes de soleil, alors qu’il fait presque nuit, elle pense, le stéréotype du parfait frimeur. Elle est blasée.

Deux minutes d’inattention… enfin elle réalise: la BM est en train de la doubler dans la bretelle de sortie. Elle est obligée de se déporter sur la bande d’arrêt d’urgence pour la laisser passer. Une fois sa surprise consommée, elle hurle: «Espèce de connard, je donnerais n’importe quoi pour voir ta tronche parfaite éclatée sur un poteau au prochain tournant!» Soulagement temporaire de l’injure, Blanche impose un ralentissement à son rythme cardiaque. Elle murmure: «Oh là, doucement… Ce type ne mérite pas que tu t’emballes à ce point…»

Une fois calmée, Blanche ralentit, décélère et retrouve la nationale et son 70 km/h pépère. Alors, elle jette un œil distrait à son rétro. Enfin seule… Elle sourit: dire qu’elle était montée dans sa voiture pour voir du monde. Ça lui apprendra! Pour se changer les idées, elle appuie sur le bouton de la radio: un groupe fredonne Faire une virée à deux, tous les deux sur les chemins, dans ton automobile, tous les deux on sera bien…

Le sourire s’estompe. Foutaises ! Elle coupe la radio. Au loin, un bruit de klaxon bloqué et la voiture de devant qui se met à freiner brutalement. Blanche en fait autant, décidément les cons sont de sortie, ce soir. La jeune femme sort de sa voiture, prête à engueuler le conducteur. Mais celui-ci ne lui laisse pas le temps de s’exprimer et se précipite vers le fossé.

Tout va très vite alors: Blanche suit la course du conducteur, tombe nez à nez avec la BM grise ou du moins ce qu’il en reste, le poteau, les éclats de lunettes de soleil et de cheveux blonds… Arrêt sur image: la jeune fille regarde la scène sans pouvoir réagir. L’automobiliste qui s’est précipité pour constater l’accident n’arrive pas à la sortir de sa prostration, alors il laisse tomber, appelle les secours. De son côté, elle oublie les gestes qui sauvent qu’elle fait pourtant chaque jour. Fascinée d’horreur, elle contemple son œuvre C’est moi qui l’a fait toute seule, se répète-t-elle intérieurement, comme quand elle était petite.

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