Jozef Deleu – Lettres à l’autre rive

Jozef Deleu, né en 1937, est une figure emblématique de la vie culturelle flamande. Depuis plus de trente ans, la fondation Ons Erfdeel lui permet d’en offrir un reflet vivant au public français, notamment à travers la revue Septentrion. Cet homme de dialogue, qui n’hésite toutefois pas à stigmatiser les défauts et les tares du monde culturel et artistique de la Belgique flamande et des Pays-Bas, est également un romancier et un poète remarquables. Son roman «Lettres à l’autre rive», magistralement traduit en français par Liliane Wouters, permet d’apprécier son style tout de pudeur et d’émotion contenues.

« Je veux t’écrire, je veux te parler par papier interposé, bien que je ne puisse espérer de réponse. Peut-être pourras-tu me conseiller, me dire comment m’y prendre maintenant que j’ai trente ans. De toute façon, toi, tu veux bien m’écouter sans rien dire, tu veux bien jouer le jeu, m’aider à reconstituer le puzzle. » Au lendemain de son trentième anniversaire, le narrateur éprouve le besoin d’écrire à son grand-père. Pour faire le point, pour donner vie à ses souvenirs, pour lui raconter son quotidien… Il écrira six lettres, toutes plus émouvantes les unes que les autres. Mais son grand-père ne peut bien sûr lui répondre, il est sur « l’autre rive »…

Les premières lignes
Hier, j’ai eu trente ans et j’ai pris la résolution de t’écrire aujourd’hui. À présent que les enfants sont couchés, la maison est tranquille. Les eaux sont hautes, tout autour – les poules d’eau y jouaient encore il y a peu, comme si elles avaient toujours vécu ici. Cette décision, je l’ai prise tout à l’heure, étendu sur mon lit. Je ne savais pas trop ce qui me chiffonnait quand, soudain, je me suis mis à penser à toi. Je vais écrire, dis-je à ma femme. Elle a souri; elle ne m’en veut pas quand je la laisse seule. D’habitude, je m’enferme dans mon cabinet de travail. Mais pour t’écrire à toi, je ne l’ai pas fait. Toi, d’ailleurs, tu n’as jamais eu de cabinet de travail. J’ai pris un gros cahier quadrillé et me voilà assis. J’ignore toujours ce qui va m’inspirer, celui qui ne se trouve pas, comme moi, sens dessus dessous avec lui-même, jugera sans doute la démarche banale, trop simplement humaine peut-être, en tout cas décousue, pour ne pas dire incohérente.

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