Anne-Marie La Fère – La Renarde, autoportrait

Comme les chats, Anne-Marie La Fère a plusieurs vies. Dans l’une, elle enseigne la littérature française. Dans l’autre, elle travaille dans les librairies et les théâtres et devient critique littéraire. Dans une troisième, elle produit des émissions culturelles à la radio et publie des poèmes, des romans et des livres en collaboration avec le photographe André Janssens. Dans l’actuelle, elle écrit pour vivre plus de vies encore.

Les premières lignes
Une chèvre me regardait traîner ma valise sur le sentier; elle semblait rire dans sa barbichette tandis que l’auberge paraissait reculer à mesure que je gravissais la pente. Je rêvais d’une tasse de thé brûlant et de ces petits gâteaux qu’ils appellent scones ou muffins. La beauté du paysage me laissait de glace. Je remettais à plus tard la contemplation des pierres levées, des ruines du monas-tère, des croix du cimetière. J’étais certaine que la chèvre se moquait de moi. Je lui ai tiré la langue, je pense. L’aubergiste avait-il vu ma grimace? Il venait à ma rencontre, le brave homme. Je n’ai pas compris un mot de son anglais. Peut-être était-ce du gaélique. Enfin j’étais installée devant mon thé. Le décor manquait de pittoresque: tout formica et vinyle. Sans les panneaux publi-citaires pour la Guinness, on se serait cru dans un bistrot de Saint-Ouen ou de Saint-Josse. Navrée, j’imaginais la Renarde assise à cette table, voyant ce que je voyais. Or il suffisait d’écarter le rideau de nylon pour découvrir le ciel, la mer et le pré d’où la chèvre me narguait toujours.

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