Les notes de Jimi H. – Thilde Barboni

Le début
« Hé, vous avez entendu les news ? Votre z’héros est mort ! »
J’ai de plus en plus de mal à supporter mon fils déboulant dans la cuisine, les oreilles coiffées de protubérances grotesques, le menton en avant, les yeux plissés, les mains collées sur la porte, rabattue à grand fracas. Il occupe tout l’espace, hurle une phrase provocatrice, n’attend aucune réponse et tourne les talons.
La semaine dernière encore, je me serais précipitée pour lui arracher le casque tagué de gribouillis informes, j’aurais émis une réplique cinglante, immanquablement suivie d’un sentiment honteux de colère contre moi-même. Aujourd’hui, mon visage, mes cordes vocales sont tétanisés. Mon corps réagit à l’agression par une passivité résignée. C’est loin d’être un progrès ! Pourquoi suis-je incapable de me contrôler face à ce qui n’est, somme toute, qu’un adolescent ? Depuis qu’il m’a lancé un « Tu t’es vue quand tu gueules ? » ponctué d’un index visant le grand miroir du hall, la vision d’une femme d’âge mûr, le corps arqué, le front ridé, les lèvres pincées par les reproches, me poursuit et fige toute tentative de réaction spontanée.
– Qu’est-ce qu’il a dit ? Délicieuses, ces viennoiseries…
C’est visiblement le petit matin des questions auxquelles on n’a pas envie de donner suite.
Mon « amoureux », mon « compagnon », mon « homme avec qui je partage des moments privilégiés », a la mauvaise habitude d’esquiver ce qui l’ennuie par une distraction, une inattention feintes. C’est fou comme ses organes des sens dysfonctionnent lorsqu’ils sont sollicités par mon fils. Hier encore, lorsqu’il a aperçu des cigarettes vidées de leur contenu, signe évident de la fabrication d’un joint, il a été frappé de cécité. Aujourd’hui, il est sourd.
Je ne réponds pas. De toute façon, personne ne m’écouterait. Les reliefs d’un petit pain au chocolat au coin de la bouche, Louis lève vers moi deux yeux fuyants. On dirait qu’il ne s’est pas encore remis de sa précédente infirmité !
– Tu aurais encore un peu de ce délicieux café, ma chérie ?
Je m’emmure dans le silence. Pendant que le liquide brûlant tourbillonne dans la tasse, je m’efforce de sourire. Cela lui suffit.
Je me répète la phrase en boucle. De qui peut bien parler mon fils ? Qui est mort cette nuit ou ce matin ? Votre « z’héros » ! L’allusion est claire. Il se venge. Il fait référence à notre précédente dispute. Pourquoi lui ai-je lancé, les yeux écarquillés sur le troisième bulletin en échec de l’année, après des hurlements qui m’ont fait tousser, qui m’ont presque étranglée, pourquoi lui ai-je lancé cette phrase qui a rompu tout dialogue entre nous : « Avec les zéros que votre génération admire, pas étonnant que vous soyez tous en échec, tous de futurs ratés ! » ?
Mon dieu, c’est vraiment moi, cette femme ? D’où vient ce démon tordu par la rage qui s’exprime par ma bouche ? J’ai pris mon fils par les épaules, l’ai bousculé, lui ai presque crevé un tympan parce qu’il ne m’écoutait que d’une oreille à moitié dégagée de sa musique favorite.
– Tu vas tripler ton année ! Tu te rends compte de cela ? Tu vas tripler ! Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ?
Une porte qui claque, du rap à fond – bon sang comme je hais cette musique ! – et Facebook pour couper définitivement la communication avec une mère qui vient d’essayer de le blesser. Et qui a réussi. Je suis restée hagarde, plantée dans le hall de nuit, incrédule. Je venais de traiter mon fils de futur raté. Comment une telle phrase est-elle sortie de ma bouche ?
Quand il était petit, chaque éclat, chaque remontrance étaient suivis par un câlin, parfois par des excuses, par une explication : maman est fatiguée, elle a réagi un peu vite, cela arrive avec les adultes… Il acceptait les justifications, les considérait même comme une sorte de voile soulevé sur le monde, souvent hermétique, des grandes personnes.
Aujourd’hui, c’est devenu impossible. Je m’étais pourtant juré de ne jamais laisser l’incompréhension s’élargir jusqu’à ce qu’on puisse qualifier de fossé de génération le mode sur lequel nous ne parvenons plus à communiquer. Mais me voilà, malgré tous mes efforts, à des années-lumière de lui.
– Je file… Je dois aller chercher Marie.
Louis me plante là. Il va récupérer sa fille chez son ex-femme. J’ai une heure de répit, montre en main.
L’estomac noué, je monte l’escalier qui mène à la chambre de mon fils. Je me sens idiote d’être stressée par cette porte fermée sur laquelle il a collé une photo de Heath Ledger… Le Joker fou me toise. Heath Ledger, l’ennemi de Batman… À l’annonce de sa mort, mon fils, en pleurs, inconsolable, s’est repassé en boucle la scène où Ledger roule dans Gotham City, le corps à moitié sorti de la voiture. « Tu ne peux pas comprendre, c’est comme si je perdais un frère. » Non, je n’ai pas compris la raison de ce désespoir. Chaque fois que je regarde la porte de la chambre de mon fils, le comédien outrageusement grimé m’interpelle et me confronte à mon impuissance de mère face au chagrin d’un adolescent, désespéré par la disparition de quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré.
Je frappe doucement à la porte… Pas de réponse. Quand il était petit, il laissait toujours sa chambre ouverte. Après une dispute, je grattais le chambranle, et cela suffisait pour qu’il se précipite dans mes bras. J’ai l’immense nostalgie de ce petit corps blotti contre le mien. Je le serrais fort, et il enfouissait sa tête dans mes cheveux. Je me concentrais alors sur chaque centimètre carré de sa peau, sur les os sous les muscles, sur les battements de nos deux cœurs, nos respirations rapides et les baisers au creux du cou.
– Je t’aime fort, maman.
– Moi aussi, mon fils, je t’aime, pour toujours…
Tout était effacé par ces formules magiques. La vie reprenait comme avant, plus intensément encore. Notre lien sortait toujours renforcé de notre capitulation réciproque.
Je frappe doucement à la porte. Pas de réponse. La pièce est pourtant silencieuse. Il devrait m’entendre. Je frappe encore, la porte cède. Mon fils est là, de dos, sur le lit, au milieu d’un désordre indescriptible, le corps saccadé par un rythme sauvage, les doigts volant sur le clavier de son ordinateur portable. Il est sur Facebook. Sa copine vient de lui envoyer une photo d’elle en sous-vêtements. Soutien-gorge balconnet rose gansé de noir, culotte minuscule, pose en avant, provocante, les seins démesurément arrondis par l’angle de vue. Elle est indécente, vulgaire. J’ai la nausée.

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